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En sortant du Café Riche, Jean de Servigny dit à
Léon Saval:
- Si tu veux, nous irons à pied. Le temps est trop beau
pour prendre un fiacre.
Et son ami répondit:
- Je ne demande pas mieux.
Jean reprit:
- Il est à peine onze heures, nous arriverons beaucoup
avant minuit, allons donc doucement.
Une cohue agitée grouillait sur le boulevard, cette foule
des nuits d'été qui remue, boit, murmure et coule
comme un fleuve, pleine de bien-être et de joie. De place
en place, un café jetait une grande clarté sur le
tas de buveurs assis sur le trottoir devant les petites tables
couvertes de bouteilles et de verres, encombrant le passage de
leur foule pressée. Et sur la chaussée, les fiacres
aux yeux rouges, bleus ou verts, passaient brusquement dans la
lueur vive de la devanture illuminée, montrant une seconde
la silhouette maigre et trottinante du cheval, le profil élevé
du cocher, et le coffre sombre de la voiture. Ceux de l'Urbaine
faisaient des taches claires et rapides avec leurs panneaux jaunes
frappés par la lumière. Les deux amis marchaient
d'un pas lent, un cigare à la bouche, en habit, le pardessus
sur le bras, une fleur à la boutonnière et le chapeau
un peu sur le côté comme on le porte quelquefois,
par nonchalance, quand on a bien dîné et quand la
brise est tiède.
Ils étaient liés depuis le collège par une
affection étroite, dévouée, solide.
Jean de Servigny, petit, svelte, un peu chauve, un peu frêle,
très élégant, la moustache frisée,
les yeux clairs, la lèvre fine, était un de ces
hommes de nuit qui semblent nés et grandis sur le boulevard,
infatigable bien qu'il eût toujours l'air exténué,
vigoureux bien que pâle, un de ces minces Parisiens en qui
le gymnase, l'escrime, les douches et l'étuve ont mis une
force nerveuse et factice. Il était connu par ses noces
autant que par son esprit, par sa fortune, par ses relations,
par cette sociabilité, cette amabilité, cette galanterie
mondaine, spéciales à certains hommes.
Vrai Parisien, d'ailleurs, léger, sceptique, changeant,
entraînable, énergique et irrésolu, capable
de tout et de rien, égoïste par principe et généreux
par élans, il mangeait ses rentes avec modération
et s'amusait avec hygiène. Indifférent et passionné,
il se laissait aller et se reprenait sans cesse, combattu par
des instincts contraires et cédant à tous pour obéir,
en définitive, à sa raison de viveur dégourdi
dont la logique de girouette consistait à suivre le vent
et à tirer profit des circonstances sans prendre la peine
de les faire naître.
Son compagnon Léon Saval, riche aussi, était un
de ces superbes colosses qui font se retourner les femmes dans
les rues. Il donnait l'idée d'un monument fait homme, d'un
type de la race, comme ces objets modèles qu'on envoie
aux expositions. Trop beau, trop grand, trop large, trop fort,
il péchait un peu par excès de tout, par excès
de qualités. Il avait fait d'innombrables passions. Il
demanda, comme ils arrivaient devant le Vaudeville:
- As-tu prévenu cette dame que tu allais me présenter
chez elle?
Servigny se mit à rire.
- Prévenir la marquise Obardi! Fais-tu prévenir
un cocher d'omnibus que tu monteras dans sa voiture au coin du
boulevard?
Saval, alors, un peu perplexe, demanda:
- Qu'est-ce donc au juste que cette personne?
Et son ami répondit:
- Une parvenue, une rastaquouère, une drôlesse charmante,
sortie on ne sait d'où, apparue un jour, on ne sait comment,
dans le monde des aventuriers, et sachant y faire figure. Que
nous importe d'ailleurs. On dit que son vrai nom, son nom de fille,
car elle est restée fille à tous les titres, sauf
au titre innocence, est Octavie Bardin, d'où Obardi, en
conservant la première lettre du prénom et en supprimant
la dernière du nom. C'est d'ailleurs une aimable femme,
dont tu seras inévitablement l'amant, toi, de par ton physique.
On n'introduit pas Hercule chez Messaline, sans qu'il se produise
quelque chose. J'ajoute cependant que si l'entrée est libre
en cette demeure, comme dans les bazars, on n'est pas strictement
forcé d'acheter ce qui se débite dans la maison.
On y tient l'amour et les cartes, mais on ne vous contraint ni
à l'un ni aux autres. La sortie aussi est libre.
Elle s'installa dans le quartier de l'Etoile, quartier suspect,
voici trois ans, et ouvrit ses salons à cette écume
des continents qui vient exercer à Paris ses talents divers,
redoutables et criminels.
J'allai chez elle! Comment? Je ne le sais plus. J'y allai, comme
nous allons tous là-dedans, parce qu'on y joue, parce que
les femmes sont faciles et les hommes malhonnêtes. J'aime
ce monde de flibustiers à décorations variées,
tous étrangers, tous nobles, tous titrés, tous inconnus
à leurs ambassades, à l'exception des espions. Tous
parlent de l'honneur à propos de bottes, citent leurs ancêtres
à propos de rien, racontent leur vie à propos de
tout, hâbleurs, menteurs, filous, dangereux comme leurs
cartes, trompeurs comme leurs noms, braves parce qu'il le faut,
à la façon des assassins qui ne peuvent dépouiller
les gens qu'à la condition d'exposer leur vie. C'est l'aristocratie
du bagne, enfin.
Je les adore. Ils sont intéressants à pénétrer,
intéressants à connaître, amusants à
entendre, souvent spirituels, jamais banals comme des fonctionnaires
français. Leurs femmes sont toujours jolies, avec une petite
saveur de coquinerie étrangère, avec le mystère
de leur existence passée, passée peut-être
à moitié dans une maison de correction. Elles ont
en général des yeux superbes et des cheveux incomparables,
le vrai physique de l'emploi, une grâce qui grise, une séduction
qui pousse aux folies, un charme malsain, irrésistible!
Ce sont des conquérantes à la façon des routiers
d'autrefois, des rapaces, de vraies femelles d'oiseaux de proie.
Je les adore aussi. La marquise Obardi est le type de ces drôlesses
élégantes. Mûre et toujours belle, charmeuse
et féline, on la sent vicieuse jusque dans les moelles.
On s'amuse beaucoup chez elle, on y joue, on y danse, on y soupe...
on y fait enfin tout ce qui constitue les plaisirs de la vie mondaine.
Léon Saval demanda:
- As-tu été ou es-tu son amant?
Servigny répondit:
- Je ne l'ai pas été, je ne le suis pas et je ne
le serai point. Moi, je vais surtout dans la maison pour la fille.
- Ah! Elle a une fille?
- Si elle a une fille! Une merveille, mon cher. C'est aujourd'hui
la principale attraction de cette caverne. Grande, magnifique,
mûre à point, dix-huit ans, aussi blonde que sa mère
est brune, toujours joyeuse, toujours prête pour les fêtes,
toujours riant à pleine bouche et dansant à corps
perdu. Qui l'aura? ou qui l'a eue? On ne sait pas. Nous sommes
dix qui attendons, qui espérons.
Une fille comme ça, entre les mains d'une femme comme
la marquise, c'est une fortune. Et elles jouent serré,
les deux gaillardes. On n'y comprend rien. Elles attendent peut-être
une occasion... meilleure... que moi. Mais, moi, je te réponds
bien que je la saisirai... l'occasion, si je la rencontre.
Cette fille, Yvette, me déconcerte absolument, d'ailleurs.
C'est un mystère. Si elle n'est pas le monstre d'astuce
et de perversité le plus complet que j'aie jamais vu, elle
est certes le phénomène d'innocence le plus merveilleux
qu'on puisse trouver. Elle vit dans ce milieu infâme avec
une aisance tranquille et triomphante, admirablement scélérate
ou naïve.
Merveilleux rejeton d'aventurière, poussé sur le
fumier de ce monde-là, comme une plante magnifique nourrie
de pourritures, ou bien fille de quelque homme de haute race,
de quelque grand artiste ou de quelque grand seigneur, de quelque
prince ou de quelque roi tombé, un soir, dans le lit de
la mère, on ne peut comprendre ce qu'elle est ni ce qu'elle
pense. Mais tu vas la voir.
Saval se mit à rire et dit:
- Tu en es amoureux.
- Non. Je suis sur les rangs, ce qui n'est pas la même
chose. Je te présenterai d'ailleurs mes coprétendants
les plus sérieux. Mais j'ai des chances marquées.
J'ai de l'avance, on me montre quelque faveur.
Saval répéta:
- Tu es amoureux.
- Non. Elle me trouble, me séduit et m'inquiète,
m'attire et m'effraye. Je me méfie d'elle comme d'un piège,
et j'ai envie d'elle comme on a envie d'un sorbet quand on a soif.
Je subis son charme et je ne l'approche qu'avec l'appréhension
qu'on aurait d'un homme soupçonné d'être un
adroit voleur. Près d'elle j'éprouve un entraînement
irraisonné vers sa candeur possible et une méfiance
très raisonnable contre sa rouerie non moins probable.
Je me sens en contact avec un être anormal, en dehors des
règles naturelles, exquis ou détestable. Je ne sais
pas.
Saval prononça pour la troisième fois:
- Je te dis que tu es amoureux. Tu parles d'elle avec une emphase
de poète et un lyrisme de troubadour. Allons, descends
en toi, tâte ton cur et avoue.
Servigny fit quelques pas sans rien répondre, puis reprit:
- C'est possible, après tout. Dans tous les cas, elle
me préoccupe beaucoup. Oui, je suis peut-être amoureux.
J'y songe trop. Je pense à elle en m'endormant et aussi en me
réveillant... c'est assez grave. Son image me suit,
me poursuit, m'accompagne sans cesse, toujours devant moi, autour
de moi, en moi. Est-ce de l'amour, cette obsession physique? Sa
figure est entrée si profondément dans mon regard
que je la vois sitôt que je ferme les yeux. J'ai un battement
de cur chaque fois que je l'aperçois, je ne le nie
point. Donc je l'aime, mais drôlement. Je la désire
avec violence, et l'idée d'en faire ma femme me semblerait
une folie une stupidité, une monstruosité. J'ai
un peu peur d'elle aussi, une peur d'oiseau sur qui plane un épervier.
Et je suis jaloux d'elle encore, jaloux de tout ce que j'ignore
dans ce cur incompréhensible. Et je me demande toujours:
"Est-ce une gamine charmante ou une abominable coquine?"
Elle dit des choses à faire frémir une armée;
mais les perroquets aussi. Elle est parfois imprudente ou impudique
à me faire croire à sa candeur immaculée,
et parfois naïve, d'une naïveté invraisemblable,
à me faire douter qu'elle ait jamais été
chaste. Elle me provoque, m'excite comme une courtisane et se
garde en même temps comme une vierge. Elle paraît
m'aimer et se moque de moi; elle s'affiche en public comme si
elle était ma maîtresse et me traite dans l'intimité
comme si j'étais son frère ou son valet.
Parfois je m'imagine qu'elle a autant d'amants que sa mère.
Parfois je me figure qu'elle ne soupçonne rien de la vie,
mais rien, entends-tu?
C'est d'ailleurs une liseuse de romans enragée. Je suis,
en attendant mieux, son fournisseur de livres. Elle m'appelle
son "bibliothécaire".
Chaque semaine, la Librairie Nouvelle lui adresse, de ma part,
tout ce qui a paru, et je crois qu'elle lit tout, pêle-mêle.
Ça doit faire dans sa tête une étrange salade.
Cette bouillie de lecture est peut-être pour quelque chose
dans les allures singulières de cette fille. Quand on contemple
l'existence à travers quinze mille romans, on doit la voir
sous un drôle de jour et se faire, sur les choses, des idées
assez baroques.
Quant à moi, j'attends. Il est certain, d'un côté,
que je n'ai jamais eu pour aucune femme le béguin que j'ai
pour celle-là.
Il est encore certain que je ne l'épouserai pas.
Donc, si elle a eu des amants, j'augmenterai l'addition. Si elle
n'en a pas eu, je prends le numéro un, comme au tramway.
Le cas est simple. Elle ne se mariera pas, assurément.
Qui donc épouserait la fille de la marquise Obardi, d'Octavie
Bardin? Personne, pour mille raisons. Où trouverait-on
un mari? Dans le monde? Jamais. La maison de la mère est
une maison publique dont la fille attire la clientèle.
On n'épouse pas dans ces conditions-là.
Dans la bourgeoisie? Encore moins. Et d'ailleurs la marquise
n'est pas femme à faire de mauvaises opérations;
elle ne donnerait définitivement Yvette qu'à un
homme de grande position, qu'elle ne découvrira pas.
Dans le peuple, alors? Encore moins. Donc, pas d'issue. Cette
demoiselle-là n'est ni du monde, ni de la bourgeoisie,
ni du peuple, elle ne peut entrer par une union dans aucune de
ces classes de la société.
Elle appartient par sa mère, par sa naissance, par son
éducation, par son hérédité, par ses
manières, par ses habitudes, à la prostitution dorée.
Elle ne peut lui échapper, à moins de se faire
religieuse, ce qui n'est guère probable, étant donnés
ses manières et ses goûts. Elle n'a donc qu'une profession
possible: l'amour. Elle y viendra, à moins qu'elle ne l'exerce
déjà. Elle ne saurait fuir sa destinée. De
jeune fille elle deviendra fille, tout simplement. Et je voudrais
bien être le pivot de cette transformation. J'attends. Les
amateurs sont nombreux. Tu verras là un Français,
M. de Belvigne; un Russe, appelé le prince Kravalow, et
un Italien, le chevalier Valréali, qui ont posé
nettement leurs candidatures et qui manuvrent en conséquence.
Nous comptons, en outre, autour d'elle, beaucoup de maraudeurs
de moindre importance.
La marquise guette. Mais je crois qu'elle a des vues sur moi.
Elle me sait fort riche et elle possède moins les autres.
Son salon est d'ailleurs le plus étonnant que je connaisse
dans ce genre d'expositions. On y rencontre même des hommes
fort bien, puisque nous y allons, et nous ne sommes pas les seuls.
Quant aux femmes, elle a trouvé, ou plutôt elle a
trié ce qu'il y a de mieux dans la hotte aux pilleuses
de bourses. Où les a-t-elle découvertes, on l'ignore.
C'est un monde à côté de celui des vraies
drôlesses, à côté de la bohème,
à côté de tout. Elle a eu d'ailleurs une inspiration
de génie, c'est de choisir spécialement les aventurières
en possession d'enfants, de filles principalement. De sorte qu'un
imbécile se croirait là chez des honnêtes
femmes!
Ils avaient atteint l'avenue des Champs-Elysées. Une brise
légère passait doucement dans les feuilles, glissait
par moments sur les visages, comme les souffles doux d'un éventail
géant balancé quelque part dans le ciel. Des ombres
muettes erraient sous les arbres, d'autres, sur les bancs, faisaient
une tache sombre. Et ces ombres parlaient très bas, comme
si elles se fussent confié des secrets importants ou honteux.
Servigny reprit:
- Tu ne te figures pas la collection de titres de fantaisie qu'on
rencontre dans ce repaire.
A ce propos, tu sais que je vais te présenter sous le
nom de comte Saval, Saval tout court serait mal vu, très
mal vu.
Son ami s'écria:
- Ah! mais non, par exemple. Je ne veux pas qu'on me suppose,
même un soir, même chez ces gens-là, le ridicule
de vouloir m'affubler d'un titre. Ah! mais non.
Servigny se mit à rire.
- Tu es stupide. Moi, là-dedans, on m'a baptisé
le duc de Servigny. Je ne sais ni comment ni pourquoi. Toujours
est-il que je suis et que je demeure M. le duc de Servigny, sans
me plaindre et sans protester. Ça ne me gêne pas.
Sans cela, je serais affreusement méprisé.
Mais Saval ne se laissait point convaincre.
- Toi, tu es noble, ça peut aller. Pour moi, non, je resterai
le seul roturier du salon. Tant pis, ou tant mieux. Ce sera mon
signe de distinction... et... ma supériorité.
Servigny s'entêtait.
- Je t'assure que ce n'est pas possible, mais pas possible, entends-tu?
Cela paraîtrait presque monstrueux. Tu ferais l'effet d'un
chiffonnier dans une réunion d'empereurs. Laisse-moi faire,
je te présenterai comme le vice-roi du Haut-Mississipi
et personne ne s'étonnera. Quand on prend des grandeurs,
on n'en saurait trop prendre.
- Non, encore une fois, je ne veux pas.
- Soit. Mais, en vérité, je suis bien sot de vouloir
te convaincre. Je te défie d'entrer là-dedans sans
qu'on te décore d'un titre comme on donne aux dames des
bouquets de violettes au seuil de certains magasins.
Ils tournèrent à droite dans la rue de Berri, montèrent
au premier étage d'un bel hôtel moderne, et laissèrent
aux mains de quatre domestiques en culotte courte leurs pardessus
et leurs cannes. Une odeur chaude de fête, une odeur de
fleurs, de parfums, de femmes, alourdissait l'air; et un grand
murmure confus et continu venait des pièces voisines qu'on
sentait pleines de monde. Une sorte de maître des cérémonies,
haut, droit, ventru, sérieux, la face encadrée de
favoris blancs, s'approcha du nouveau venu en demandant avec un
court et fier salut:
- Qui dois-je annoncer?
Servigny répondit: Monsieur Saval.
Alors, d'une voix sonore, l'homme, ouvrant la porte, cria dans
la foule des invités:
- Monsieur le duc de Servigny.
- Monsieur le baron Saval.
Le premier salon était peuplé de femmes. Ce qu'on
apercevait d'abord, c'était un étalage de seins
nus, au-dessus d'un flot d'étoffes éclatantes.
La maîtresse de maison, debout, causant avec trois amies,
se retourna et s'en vint d'un pas majestueux, avec une grâce
dans la démarche et un sourire sur les lèvres. Son
front étroit, très bas, était couvert d'une
masse de cheveux d'un noir luisant, pressés comme une toison,
mangeant même un peu des tempes. Elle était grande,
un peu trop forte, un peu trop grasse, un peu mûre, mais
très belle, d'une beauté lourde, chaude, puissante.
Sous ce casque de cheveux, qui faisait rêver, qui faisait
sourire, qui la rendait mystérieusement désirable,
s'ouvraient des yeux énormes, noirs aussi. Le nez était
un peu mince, la bouche grande, infiniment séduisante,
faite pour parler et pour conquérir. Son charme le plus
vif était d'ailleurs dans sa voix. Elle sortait de cette
bouche comme l'eau sort d'une source, si naturelle, si légère,
si bien timbrée, si claire, qu'on éprouvait une
jouissance physique à l'entendre. C'était une joie
pour l'oreille d'écouter les paroles souples couler de
là avec une grâce de ruisseau qui s'échappe,
et c'était une joie pour le regard de voir s'ouvrir, pour
leur donner passage, ces belles lèvres un peu trop rouges.
Elle tendit une main à Servigny, qui la baisa, et laissant
tomber son éventail au bout d'une chaînette d'or
travaillé, elle donna l'autre à Saval, en lui disant:
- Soyez le bienvenu, baron, tous les amis du duc sont chez eux
ici.
Puis, elle fixa son regard brillant sur le colosse qu'on lui
présentait. Elle avait sur la lèvre supérieure
un petit duvet noir, un soupçon de moustache, plus sombre
quand elle parlait. Elle sentait bon, une odeur forte, grisante,
quelque parfum d'Amérique ou des Indes.
D'autres personnes entraient, marquis, comtes ou princes. Elle
dit à Servigny, avec une gracieuseté de mère:
- Vous trouverez ma fille dans l'autre salon. Amusez-vous, messieurs,
la maison vous appartient.
Et elle les quitta pour aller aux derniers venus, en jetant à
Saval ce coup d'il souriant et fuyant qu'ont les femmes
pour faire comprendre qu'on leur a plu.
Servigny saisit le bras de son ami.
- Je vais te piloter, dit-il. Ici, dans le salon où nous
sommes, les femmes, c'est le temple de la Chair, fraîche
ou non. Objets d'occasion valant le neuf, et même mieux,
cotés cher, à prendre à bail. A gauche, le
jeu. C'est le temple de l'Argent. Tu connais ça. Au fond,
on danse, c'est le temple de l'Innocence, le sanctuaire, le marché
aux jeunes filles. C'est là qu'on expose, sous tous les
rapports, les produits de ces dames. On consentirait même
à des unions légitimes! C'est l'avenir, l'espérance...
de nos nuits. Et c'est aussi ce qu'il y a de plus curieux dans
ce musée des maladies morales, ces fillettes dont l'âme
est disloquée comme les membres des petits clowns issus
de saltimbanques. Allons les voir.
Il saluait à droite, à gauche, galant, un compliment
aux lèvres, couvrant d'un regard vif d'amateur chaque femme
décolletée qu'il connaissait.
Un orchestre, au fond du second salon, jouait une valse; et ils
s'arrêtèrent sur la porte pour regarder. Une quinzaine
de couples tournaient; les hommes graves, les danseuses avec un
sourire figé sur les lèvres. Elles montraient beaucoup
de peau, comme leurs mères; et le corsage de quelques-unes
n'étant soutenu que par un mince ruban qui contournait
la naissance du bras, on croyait apercevoir, par moments, une
tache sombre sous les aisselles.
Soudain, du fond de l'appartement, une grande fille s'élança,
traversant tout, heurtant les danseurs, et relevant de sa main
gauche la queue démesurée de sa robe. Elle courait
à petits pas rapides comme courent les femmes dans les
foules, et elle cria:
- Ah! voilà Muscade. Bonjour, Muscade!
Elle avait sur les traits un épanouissement de vie, une
illumination de bonheur. Sa chair blanche, dorée, une chair
de rousse, semblait rayonner. Et l'amas de ses cheveux, tordus
sur sa tête, des cheveux cuits au feu, des cheveux flambants,
pesait sur son front, chargeait son cou flexible encore un peu
mince.
Elle paraissait faite pour se mouvoir comme sa mère était
faite pour parler, tant ses gestes étaient naturels, nobles
et simples. Il semblait qu'on éprouvait une joie morale
et un bien-être physique à la voir marcher, remuer,
pencher la tête, lever le bras. Elle répétait:
- Ah! Muscade, bonjour, Muscade.
Servigny lui secoua la main violemment, comme à un homme,
et il lui présenta:
- Mam'zelle Yvette, mon ami le baron Saval.
Elle salua l'inconnu, puis le dévisagea:
- Bonjour, monsieur. Etes-vous tous les jours aussi grand que
ça?
Servigny répondit de ce ton gouailleur qu'il avait avec
elle, pour cacher ses méfiances et ses incertitudes:
- Non, mam'zelle. Il a pris ses plus fortes dimensions pour plaire
à votre maman qui aime les masses.
Et la jeune fille prononça avec un sérieux comique:
- Très bien alors! Mais quand vous viendrez pour moi,
vous diminuerez un peu, s'il vous plaît; je préfère
les entre-deux. Tenez, Muscade est bien dans mes proportions.
Et elle tendit au dernier venu sa petite main grande ouverte.
Puis elle demanda:
- Est-ce que vous dansez, Muscade? voyons, un tour de valse.
Sans répondre, d'un mouvement rapide, emporté,
Servigny lui enlaça la taille, et ils disparurent aussitôt
avec une furie de tourbillon.
Ils allaient plus vite que tous, tournaient, tournaient, couraient
en pivotant éperdument, liés à ne plus faire
qu'un, et le corps droit, les jambes presque immobiles, comme
si une mécanique invisible, cachée sous leurs pieds,
les eût fait voltiger ainsi.
Ils paraissaient infatigables. Les autres danseurs s'arrêtaient
peu à peu. Ils restèrent seuls, valsant indéfiniment.
Ils avaient l'air de ne plus savoir où ils étaient,
ni ce qu'ils faisaient, d'être partis bien loin du bal,
dans l'extase. Et les musiciens de l'orchestre allaient toujours,
les regards fixés sur ce couple forcené; et tout
le monde le contemplait, et quand il s'arrêta enfin, on
applaudit.
Elle était un peu rouge, à présent, avec
des yeux étranges, des yeux ardents et timides, moins hardis
que tout à l'heure, des yeux troublés, si bleus
avec une pupille si noire qu'ils ne semblaient point naturels.
Servigny paraissait gris. Il s'appuya contre une porte pour reprendre
son aplomb.
Elle lui dit:
- Pas de tête, mon pauvre Muscade, je suis plus solide
que vous.
Il souriait d'un rire nerveux et il la dévorait du regard
avec des convoitises bestiales dans l'il et dans le pli
des lèvres.
Elle demeurait devant lui, laissant en plein, sous la vue du
jeune homme, sa gorge découverte que soulevait son souffle.
Elle reprit:
- Dans certains moments, vous avez l'air d'un chat qui va sauter
sur les gens. Voyons, donnez-moi votre bras, et allons retrouver
votre ami.
Sans dire un mot, il offrit son bras, et ils traversèrent
le grand salon.
Saval n'était plus seul. La marquise Obardi l'avait rejoint.
Elle lui parlait de choses mondaines, de choses banales avec cette
voix ensorcelante qui grisait. Et, le regardant au fond de la
pensée, elle semblait lui dire d'autres paroles que celles
prononcées par sa bouche. Quand elle aperçut Servigny,
son visage aussitôt prit une expression souriante et, se
tournant vers lui:
- Vous savez, mon cher duc, que je viens de louer une villa à
Bougival, pour y passer deux mois. Je compte que vous viendrez
m'y voir. Amenez votre ami. Tenez, je m'y installe lundi, voulez-vous
venir dîner tous les deux samedi prochain? Je vous garderai
toute la journée du lendemain.
Servigny tourna brusquement la tête vers Yvette. Elle souriait,
tranquille, sereine, et elle dit avec une assurance qui n'autorisait
aucune hésitation:
- Mais certainement que Muscade viendra dîner samedi. Ce
n'est pas la peine de le lui demander. Nous ferons un tas de bêtises,
à la campagne.
Il crut voir une promesse naître dans son sourire et saisir
une intention dans sa voix.
Alors la marquise releva ses grands yeux noirs sur Saval:
- Et vous aussi, baron?
Et son sourire à elle n'était point douteux. Il
s'inclina:
- Je serai trop heureux, madame.
Yvette murmura, avec une malice naïve ou perfide:
- Nous allons scandaliser tout le monde, là-bas, n'est-ce
pas Muscade? et faire rager mon régiment.
Et d'un coup d'il elle désignait quelques hommes
qui les observaient de loin.
Servigny lui répondit:
- Tant que vous voudrez, mam'zelle.
En lui parlant, il ne prononçait jamais mademoiselle,
par suite d'une camaraderie familière.
Et Saval demanda;
- Pourquoi donc Mlle Yvette appelle-t-elle toujours son ami Servigny
"Muscade"?
La jeune fille prit un air candide;
- C'est parce qu'il vous glisse toujours dans la main, monsieur.
On croit le tenir, on ne l'a jamais.
La marquise prononça d'un ton nonchalant, suivant visiblement
une autre pensée et sans quitter les yeux de Saval:
- Ces enfants sont-ils drôles!
Yvette se fâcha:
- Je ne suis pas drôle; je suis franche! Muscade me plaît,
et il me lâche toujours, c'est embêtant, cela.
Servigny fit un grand salut.
- Je ne vous quitte plus, mam'zelle, ni jour ni nuit.
Elle eut un geste de terreur:
- Ah! mais non! par exemple! Dans le jour, je veux bien, mais
la nuit, vous me gêneriez.
Il demanda avec impertinence:
- Pourquoi ça?
Elle répondit avec une audace tranquille:
- Parce que vous ne devez pas être aussi bien en déshabillé.
La marquise, sans paraître émue, s'écria:
- Mais ils disent des énormités. On n'est pas innocent
à ce point.
Et Servigny, d'un ton railleur, ajouta:
- C'est aussi mon avis, marquise.
Yvette fixa les yeux sur lui, et d'un ton hautain, blessé:
- Vous, vous venez de commettre une grossièreté,
ça vous arrive trop souvent depuis quelque temps.
Et s'étant retournée, elle appela:
- Chevalier, venez me défendre, on m'insulte.
Un homme maigre, brun, lent dans ses allures, s'approcha:
- Quel est le coupable? dit-il, avec un sourire contraint.
Elle désigna Servigny d'un coup de tête:
- C'est lui; mais je l'aime tout de même plus que vous
tous, parce qu'il est moins ennuyeux.
Le chevalier Valréali s'inclina;
- On fait ce qu'on peut. Nous avons peut-être moins de
qualités, mais non moins de dévouement.
Un homme s'en venait, ventru, de haute taille, à favoris
gris, parlant fort:
- Mademoiselle Yvette, je suis votre serviteur.
Elle s'écria:
- Ah! Monsieur de Belvigne.
Puis, se tournant vers Saval, elle présenta:
- Mon prétendant en titre, grand, gros, riche et bête.
C'est comme ça que je les aime. Un vrai tambour-major...
de table d'hôte. Tiens, mais vous êtes encore plus
grand que lui. Comment est-ce que je vous baptiserai?... Bon!
je vous appellerai M. de Rhodes fils, à cause du colosse
qui était certainement votre père. Mais vous devez
avoir des choses intéressantes à vous dire, vous
deux, par-dessus la tête des autres, bonsoir.
Et elle s'en alla vers l'orchestre, vivement, pour prier les
musiciens de jouer un quadrille.
Mme Obardi semblait distraite. Elle dit à Servigny d'une
voix lente, pour parler:
- Vous la taquinez toujours, vous lui donnerez mauvais caractère,
et un tas de vilains défauts.
Il répliqua:
- Vous n'avez donc pas terminé son éducation?
Elle eut l'air de ne pas comprendre et elle continuait à
sourire avec bienveillance.
Mais elle aperçut, venant vers elle, un monsieur solennel
et constellé de croix, et elle courut à lui:
- Ah! prince, prince, quel bonheur!
Servigny reprit le bras de Saval, et l'entraînant:
- Voilà le dernier prétendant sérieux, le
prince Kravalow. N'est-ce pas qu'elle est superbe?
Et Saval répondit:
- Moi je les trouve superbes toutes les deux. La mère
me suffirait parfaitement.
Servigny le salua:
- A ta disposition, mon cher.
Les danseurs les bousculaient, se mettant en place pour le quadrille
deux par deux et sur deux lignes, face à face.
- Maintenant, allons donc voir un peu les Grecs, dit Servigny.
Et ils entrèrent dans le salon de jeu.
Autour de chaque table un cercle d'hommes debout regardait. On
parlait peu, et parfois un petit bruit d'or jeté sur le
tapis ou ramassé brusquement, mêlait un léger
murmure métallique au murmure des joueurs, comme si la
voix de l'argent eût dit son mot au milieu des voix humaines.
Tous ces hommes étaient décorés d'ordres
divers, de rubans bizarres et ils avaient une même allure
sévère avec des visages différents. On les
distinguait surtout à la barbe.
L'Américain roide avec son fer à cheval, l'Anglais
hautain avec son éventail de poils ouvert sur la poitrine,
l'Espagnol avec sa toison noire lui montant jusqu'aux yeux, le
Romain avec cette énorme moustache dont Victor-Emmanuel
a doté l'Italie, l'Autrichien avec ses favoris et son menton
rasé, un général russe dont la lèvre
semblait armée de deux lances de poils roulés, et
des Français à la moustache galante révélaient
la fantaisie de tous les barbiers du monde.
- Tu ne joues pas? demanda Servigny.
- Non, et toi?
- Jamais ici. Veux-tu partir, nous reviendrons un jour plus calme.
Il y a trop de monde aujourd'hui, on ne peut rien faire.
- Allons!
Et ils disparurent sous une portière qui conduisait au
vestibule.
Dès qu'ils furent dans la rue, Servigny prononça:
- Eh bien! qu'en dis-tu?
- C'est intéressant, en effet. Mais j'aime mieux le côté
femmes que le côté hommes.
- Parbleu. Ces femmes-là sont ce qu'il y a de mieux pour
nous dans la race. Ne trouves-tu pas qu'on sent l'amour chez elles,
comme on sent les parfums chez un coiffeur. En vérité,
ce sont les seules maisons où on s'amuse vraiment pour
son argent. Et quelles praticiennes, mon cher! Quelles artistes!
As-tu quelquefois mangé des gâteaux de boulanger?
Ça a l'air bon, et ça ne vaut rien. L'homme qui
les a pétris ne sait faire que du pain. Eh bien! l'amour
d'une femme du monde ordinaire me rappelle toujours ces friandises
de mitron, tandis que l'amour qu'on trouve chez les marquises
Obardi, vois-tu, c'est du nanan. Oh! elles savent faire les gâteaux,
ces pâtissières-là! On paie cinq sous chez
elles ce qui coûte deux sous ailleurs, et voilà tout.
Saval demanda:
- Quel est le maître de céans en ce moment?
Servigny haussa les épaules avec un geste d'ignorant.
- Je n'en sais rien. Le dernier connu était un pair d'Angleterre,
parti depuis trois mois. Aujourd'hui, elle doit vivre sur le commun,
sur le jeu peut-être et sur les joueurs, car elle a des
caprices. Mais, dis-moi, il est bien entendu que nous allons dîner
samedi chez elle, à Bougival, n'est-ce pas? A la campagne,
on est plus libre et je finirai bien par savoir ce qu'Yvette a
dans la tête!
Saval répondit:
- Moi, je ne demande pas mieux, je n'ai rien à faire ce
jour-là.
En redescendant les Champs-Elysées sous le champ de feu
des étoiles, ils dérangèrent un couple étendu
sur un banc et Servigny murmura:
- Quelle bêtise et quelle chose considérable en
même temps. Comme c'est banal, amusant, toujours pareil
et toujours varié, l'amour! Et le gueux qui paye vingt
sous cette fille ne lui demande pas autre chose que ce que je
payerais dix mille francs à une Obardi quelconque, pas
plus jeune et pas moins bête que cette rouleuse, peut-être?
Quelle niaiserie!
Il ne dit rien pendant quelques minutes, puis il prononça
de nouveau:
- C'est égal, ce serait une rude chance d'être le
premier amant d'Yvette. Oh! pour cela je donnerais... je donnerais...
Il ne trouva pas ce qu'il donnerait. Et Saval lui dit bonsoir,
comme ils arrivaient au coin de la rue Royale.
On avait mis le couvert sur la véranda qui dominait la
rivière. La villa Printemps, louée par la marquise
Obardi, se trouvait à mi-hauteur du coteau, juste à
la courbe de la Seine qui venait tourner devant le mur du jardin,
coulant vers Marly.
En face de la demeure, l'Ile de Croissy formait un horizon de
grands arbres, une masse de verdure, et on voyait un long bout
du large fleuve jusqu'au Café flottant de la Grenouillère
caché sous les feuillages.
Le soir tombait, un de ces soirs calmes du bord de l'eau, colorés
et doux, un de ces soirs tranquilles qui donnent la sensation
du bonheur. Aucun souffle d'air ne remuait les branches, aucun
frisson de vent ne passait sur la surface unie et claire de la
Seine. Il ne faisait pas trop chaud cependant, il faisait tiède;
il faisait bon vivre. La fraîcheur bienfaisante des berges
de la Seine montait vers le ciel serein.
Le soleil s'en allait derrière les arbres, vers d'autres
contrées, et on aspirait, semblait-il, le bien-être
de la terre endormie déjà, on aspirait dans la paix
de l'espace la vie nonchalante du monde.
Quand on sortit du salon pour s'asseoir à table, chacun
s'extasia. Une gaieté attendrie envahit les curs;
on sentait qu'on serait si bien à dîner là,
dans cette campagne, avec cette grande rivière et cette
fin de jour pour décors, en respirant cet air limpide et
savoureux.
La marquise avait pris le bras de Saval, Yvette celui de Servigny.
Ils étaient seuls tous les quatre.
Les deux femmes semblaient tout autres qu'à Paris, Yvette
surtout.
Elle ne parlait plus guère, paraissait alanguie, grave.
Saval, ne la reconnaissant plus, lui demanda:
- Qu'avez-vous donc, mademoiselle? je vous trouve changée
depuis l'autre semaine. Vous êtes devenue une personne toute
raisonnable.
Elle répondit:
- C'est la campagne qui m'a fait ça. Je ne suis plus la
même. Je me sens toute drôle. Moi, d'ailleurs, je
ne me ressemble jamais deux jours de suite. Aujourd'hui, j'aurai
l'air d'une folle, et demain d'une élégie; je change
comme le temps, je ne sais pas pourquoi. Voyez-vous, je suis capable
de tout, suivant les moments. Il y a des jours où je tuerais
des gens, pas des bêtes, jamais je ne tuerais des bêtes,
mais des gens, oui, et puis d'autres jours où je pleure
pour un rien. Il me passe dans la tête un tas d'idées
différentes. Ça dépend aussi comment on se
lève. Chaque matin, en m'éveillant, je pourrais
dire ce que je serai jusqu'au soir. Ce sont peut-être nos
rêves qui nous disposent comme ça. Ça dépend
aussi du livre que je viens de lire.
Elle était vêtue d'une toilette complète
de flanelle blanche qui l'enveloppait délicatement dans
la mollesse flottante de l'étoffe. Son corsage large, à
grands plis, indiquait, sans la montrer, sans la serrer, sa poitrine
libre, ferme et déjà mûre. Et son cou fin
sortait d'une mousse de grosses dentelles, se penchant par mouvements
adoucis, plus blond que sa robe, un bijou de chair, qui portait
le lourd paquet de ses cheveux d'or.
Servigny la regardait longuement. Il prononça:
- Vous êtes adorable, ce soir, mam'zelle. Je voudrais vous
voir toujours ainsi.
Elle lui dit, avec un peu de sa malice ordinaire:
-Ne me faites pas de déclaration, Muscade. Je la prendrais
au sérieux aujourd'hui, et ça pourrait vous coûter
cher!
La marquise paraissait heureuse, très heureuse. Tout en
noir, noblement drapée dans une robe sévère
qui dessinait ses lignes pleines et fortes, un peu de rouge au
corsage, une guirlande d'illets rouges tombant de la ceinture,
comme une chaîne, et remontant s'attacher sur la hanche,
une rose rouge dans ses cheveux sombres, elle portait dans toute
sa personne, dans cette toilette simple où ces fleurs semblaient
saigner, dans son regard qui pesait, ce soir-là, sur les
gens, dans sa voix lente, dans ses gestes rares, quelque chose
d'ardent.
Saval aussi semblait sérieux, absorbé. De temps
en temps, il prenait dans sa main, d'un geste familier, sa barbe
brune qu'il portait taillée en pointe, à la Henri
III, et il paraissait songer à des choses profondes.
Personne ne dit rien pendant quelques minutes.
Puis, comme on passait une truite, Servigny déclara:
- Le silence a quelquefois du bon. On est souvent plus près
les uns des autres quand on se tait que quand on parle; n'est-ce
pas, marquise?
Elle se retourna un peu vers lui, et répondit:
- Ça, c'est vrai. C'est si doux de penser ensemble à
des choses agréables.
Et elle leva son regard chaud vers Saval; et ils restèrent
quelques secondes à se contempler, l'il dans l'il.
Un petit mouvement presque invisible eut lieu sous la table.
Servigny reprit:
- Mam'zelle Yvette, vous allez me faire croire que vous êtes
amoureuse si vous continuez à être aussi sage que
ça. Or, de qui pouvez-vous être amoureuse? cherchons
ensemble, si vous voulez. Je laisse de côté l'armée
des soupirants vulgaires, je ne prends que les principaux: du
prince Kravalow?
A ce nom, Yvette se réveilla:
- Mon pauvre Muscade, y songez-vous! Mais le prince a l'air d'un
Russe de musée de cire, qui aurait obtenu des médailles
dans des concours de coiffure.
- Bon. Supprimons le prince; vous avez donc distingué
le vicomte Pierre de Belvigne.
Cette fois, elle se mit à rire et demanda:
- Me voyez-vous pendue au cou de Raisiné (elle le baptisait,
selon les jours, Raisiné, Malvoisie, Argenteuil, car elle
donnait des surnoms à tout le monde) et lui murmurer dans
le nez: Mon cher petit Pierre, ou mon divin Pédro, mon
adoré Piétri, mon mignon Pierrot, donne ta bonne
grosse tête de toutou à ta chère petite femme
qui veut l'embrasser?
Servigny annonça:
- Enlevez le Deux. Reste le chevalier Valréali, que la
marquise semble favoriser.
Yvette retrouva toute sa joie:
- Larme-à-l'il? mais il est pleureur à la
Madeleine. Il suit les enterrements de première classe.
Je me crois morte toutes les fois qu'il me regarde.
- Et de trois. Alors vous avez eu le coup de foudre pour le baron
Saval, ici présent.
- Pour M. de Rhodes fils, non, il est trop fort. Il me semblerait
que j'aime l'arc de triomphe de l'Etoile.
- Alors, mam'zelle, il est indubitable que vous êtes amoureuse
de moi, car je suis le seul de vos adorateurs dont nous n'ayons
point encoreparlé. Je m'étais réservé,
par modestie, et par prudence. Il me reste à vous remercier.
Elle répondit, avec une grâce joyeuse:
- De vous, Muscade? Ah! mais non. Je vous aime bien... Mais,
je ne vous aime pas... attendez, je ne veux pas vous décourager.
Je ne vous aime pas... encore. Vous avez des chances...
peut-être... Persévérez, Muscade, soyez
dévoué, empressé, soumis, plein de soins,
de prévenances, docile à mes moindres caprices,
prêt à tout pour me plaire..., et nous verrons...
plus tard.
- Mais mam'zelle, tout ce que vous réclamez là,
j'aimerais mieux vous le fournir après qu'avant, si ça
ne vous faisait rien.
Elle demanda d'un air ingénu de soubrette:
- Après quoi?... Muscade?
- Après que vous m'aurez montré que vous m'aimez
parbleu!
- Eh bien! faites comme si je vous aimais, et croyez-le si vous
voulez...
- Mais, c'est que...
- Silence, Muscade, en voilà assez sur ce sujet.
Il fit le salut militaire et se tut.
Le soleil s'était enfoncé derrière l'île,
mais tout le ciel demeurait flamboyant comme un brasier, et l'eau
cal ne du fleuve semblait changée en sang. Les reflets
de l'horizon rendaient rouges les maisons, les objets, les gens.
Et la rose écarlate dans les cheveux de la marquise avait
l'air d'une goutte de pourpre tombée des nuages sur sa
tête.
Yvette regardant au loin, sa mère posa, comme par mégarde,
sa main nue sur la main de Saval; mais la jeune fille alors ayant
fait un mouvement, la main de la marquise s'envola d'un geste
rapide et vint rajuster quelque chose dans les replis de son corsage.
Servigny, qui les regardait, prononça:
- Si vous voulez, mam'zelle, nous irons faire un tour dans l'île
après dîner?
Elle fut joyeuse de cette idée:
- Oh! oui; ce sera charmant; nous irons tout seuls, n'est-ce
pas, Muscade?
- Oui, tout seuls, mam'zelle.
Puis on se tut de nouveau.
Le large silence de l'horizon, le somnolent repos du soir engourdissaient
les curs, les corps, les voix. Il est des heures tranquilles,
des heures recueillies où il devient presque impossible
de parler.
Les valets servaient sans bruit. L'incendie du firmament s'éteignait
et la nuit lente déployait ses ombres sur la terre. Saval
demanda:
- Avez-vous l'intention de demeurer longtemps dans ce pays?
Et la marquise répondit en appuyant sur chaque parole:
- Oui. Tant que j'y serai heureuse.
Comme on n'y voyait plus, on apporta les lampes. Elles jetèrent
sur la table une étrange lumière pâle sous
la grande obscurité de l'espace; et aussitôt une
pluie de mouches tomba sur la nappe. C'étaient de toutes
petites mouches qui se brûlaient en passant sur les cheminées
de verre, puis, les ailes et les pattes grillées, poudraient
le linge, les plats, les coupes, d'une sorte de poussière
grise et sautillante.
On les avalait dans le vin, on les mangeait dans les sauces,
on les voyait remuer sur le pain. Et toujours on avait le visage
et les mains chatouillés par la foule innombrable et volante
de ces insectes menus.
Il fallait jeter sans cesse les boissons, couvrir les assiettes,
manger en cachant les mets avec des précautions infinies.
Ce jeu amusait Yvette, Servigny prenant soin d'abriter ce qu'elle
portait à sa bouche, de garantir son verre, d'étendre
sur sa tête, comme un toit, sa serviette déployée.
Mais la marquise, dégoûtée, devint nerveuse,
et la fin du dîner fut courte.
Yvette, qui n'avait point oublié la proposition de Servigny,
lui dit:
- Nous allons dans l'île, maintenant.
Sa mère recommanda d'un ton languissant:
- Surtout, ne soyez pas longtemps. Nous allons, d'ailleurs, vous
conduire jusqu'au passeur.
Et on partit, toujours deux par deux, la jeune fille et son ami
allant devant, sur le chemin de halage. Ils entendaient, derrière
eux, la marquise et Saval qui parlaient bas, très bas,
très vite. Tout était noir, d'un noir épais,
d'un noir d'encre. Mais le ciel fourmillant de grains de feu,
semblait les semer dans la rivière, car l'eau sombre était
sablée d'astres.
Les grenouilles maintenant coassaient, poussant, tout le long
des berges, leurs notes roulantes et monotones.
Et d'innombrables rossignols jetaient leur chant léger
dans l'air calme.
Yvette, tout à coup, demanda:
- Tiens! mais on ne marche plus, derrière nous. Où
sont-ils?
Et elle appela:
- Maman!
Aucune voix ne répondit. La jeune fille reprit:
- Ils ne peuvent pourtant pas être loin, je les entendais
tout de suite.
Servigny murmura:
- Ils ont dû retourner. Votre mère avait froid,
peut-être.
Et il l'entraîna.
Devant eux, une lumière brillait. C'était l'auberge
de Martinet, restaurateur et pêcheur. A l'appel des promeneurs,
un homme sortit de la maison et ils montèrent dans un gros
bateau amarré au milieu des herbes de la rive.
Le passeur prit ses avirons, et la lourde barque, avançant,
réveillait les étoiles endormies sur l'eau, leur
faisait danser une danse éperdue qui se calmait peu à
peu derrière eux.
Ils touchèrent l'autre rivage et descendirent sous les
grands arbres. Une fraîcheur de terre humide flottait sous
les branches hautes et touffues, qui paraissaient porter autant
de rossignols que de feuilles.
Un piano lointain se mit à jouer une valse populaire.
Servigny avait pris le bras d'Yvette, et, tout doucement, il
glissa la main derrière sa taille et la serra d'une pression
douce.
- A quoi pensez-vous, dit-il?
- Moi? à rien. Je suis très heureuse!
- Alors vous ne m'aimez point?
- Mais oui, Muscade, je vous aime, je vous aime beaucoup; seulement,
laissez-moi tranquille avec ça. Il fait trop beau pour
écouter vos balivernes.
Il la serrait contre lui, bien qu'elle essayât, par petites
secousses, de se dégager, et, à travers la flanelle
moelleuse et douce au toucher, il sentait la tiédeur de
sa chair. Il balbutia:
- Yvette?
- Eh bien, quoi?
- C'est que je vous aime, moi.
- Vous n'êtes pas sérieux, Muscade.
- Mais oui: voilà longtemps que je vous aime.
Elle tentait toujours de se séparer de lui, s'efforçant
de retirer son bras écrasé entre leurs deux poitrines.
Et ils marchaient avec peine, gênés par ce lien et
par ces mouvements, zigzaguant comme des gens gris.
Il ne savait plus que lui dire, sentant bien qu'on ne parle pas
à une jeune fille comme à une femme, troublé,
cherchant ce qu'il devait faire, se demandant si elle consentait
ou si elle ne comprenait pas, et se courbaturant l'esprit pour
trouver les paroles tendres, justes, décisives qu'il fallait.
Il répétait de seconde en seconde:
- Yvette! Dites, Yvette!
Puis, brusquement, à tout hasard, il lui jeta un baiser
sur la joue. Elle fit un petit mouvement d'écart, et, d'un
air fâché:
- Oh! que vous êtes ridicule. Allez-vous me laisser tranquille?
Le ton de sa voix ne révélait point ce qu'elle
pensait, ce qu'elle voulait; et, ne la voyant pas trop irritée,
il appliqua ses lèvres à la naissance du cou, sur
le premier duvet doré des cheveux, à cet endroit
charmant qu'il convoitait depuis si longtemps.
Alors elle se débattit avec de grands sursauts pour s'échapper.
Mais il la tenait vigoureusement, et lui jetant son autre main
sur l'épaule il lui fit de force tourner la tête
vers lui, et lui vola sur la bouche une caresse affolante et profonde.
Elle glissa entre ses bras par une rapide ondulation de tout
le corps, plongea le long de sa poitrine, et, sortie vivement
de son étreinte, elle disparut dans l'ombre avec un grand
froissement de jupes, pareil au bruit d'un oiseau qui s'envole.
Il demeura d'abord immobile, surpris par cette souplesse et par
cette disparition, puis n'entendant plus rien, il appela à
mi-voix:
- Yvette!
Elle ne répondit pas. Il se mit à marcher, fouillant
les ténèbres de l'il, cherchant dans les buissons
la tache blanche que devait faire sa robe. Tout était noir.
II cria de nouveau plus fort:
- Mam'zelle Yvette!
Les rossignols se turent.
Il hâtait le pas, vaguement inquiet, haussant toujours
le ton:
- Mam'zelle Yvette! Mam'zelle Yvette!
Rien; il s'arrêta, écouta. Toute l'île était
silencieuse; à peine un frémissement de feuilles
sur sa tête. Seules, les grenouilles continuaient leurs
coassements sonores sur les rives.
Alors il erra de taillis en taillis, descendant aux berges droites
et broussailleuses du bras rapide, puis retournant aux berges
plates et nues du bras mort. Il s'avança jusqu'en face
de Bougival, revint à l'établissement de la Grenouillère,
fouilla tous les massifs, répétant toujours:
-Mam'zelle Yvette, où êtes-vous? Répondez!
C'était une farce! Voyons, répondez! Ne me faites
pas chercher comme ça!
Une horloge lointaine se mit à sonner. Il compta les coups:
minuit. Il parcourait l'île depuis deux heures. Alors il
pensa qu'elle était peut-être rentrée, et
il revint très anxieux, faisant le tour par le pont.
Un domestique, endormi sur un fauteuil, attendait dans le vestibule.
Servigny, l'ayant réveillé, lui demanda:
- Y a-t-il longtemps que Mlle Yvette est revenue? Je l'ai quittée
au bout du pays parce que j'avais une visite à faire.
Et le valet répondit:
- Oh! oui, monsieur le duc. Mademoiselle est rentrée avant
dix heures.
Il gagna sa chambre et se mit au lit.
Il demeurait les yeux ouverts, sans pouvoir dormir. Ce baiser
volé l'avait agité. Et il songeait. Que voulait-elle?
que pensait-elle? que savait-elle? Comme elle était jolie,
enfiévrante!
Ses désirs, fatigués par la vie qu'il menait, par
toutes les femmes obtenues, par toutes les amours explorées,
se réveillaient devant cette enfant singulière,
si fraîche, irritante et inexplicable.
Il entendit sonner une heure, puis deux heures. Il ne dormirait
pas, décidément. Il avait chaud, il suait, il sentait
son cur rapide battre à ses tempes, et il se leva
pour ouvrir la fenêtre.
Un souffle frais entra, qu'il but d'une longue aspiration. L'ombre
épaisse était muette, toute noire, immobile. Mais
soudain, il aperçut devant lui, dans les ténèbres
du jardin, un point luisant; on eût dit un petit charbon
rouge. Il pensa: "Tiens, un cigare. - Ça ne peut être
que Saval", et il l'appela doucement:
- Léon!
Une voix répondit:
- C'est toi, Jean?
- Oui. Attends-moi, je descends.
Il s'habilla, sortit, et, rejoignant son ami qui fumait, à
cheval sur une chaise de fer:
- Qu'est-ce que tu fais là, à cette heure?
Saval répondit:
- Moi, je me repose!
Et il se mit à rire.
Servigny lui serra la main:
- Tous mes compliments, mon cher. Et moi je... je m'embête.
- Ça veut dire que...
- Ça veut dire que... Yvette et sa mère ne se ressemblent
pas.
- Que s'est-il passé? Dis-moi ça!
Servigny raconta ses tentatives et leur insuccès, puis
il reprit:
- Décidément, cette petite me trouble. Figure-toi
que je n'ai pas pu m'endormir. Que c'est drôle, une fillette.
Ça a l'air simple comme tout et on ne sait rien d'elle.
Une femme qui a vécu, qui a aimé, qui connaît
la vie, on la pénètre très vite. Quand il
s'agit d'une vierge, au contraire, on ne devine plus rien. Au
fond, je commence à croire qu'elle se moque de moi.
Saval se balançait sur son siège. Il prononça
très lentement:
- Prends garde, mon cher, elle te mène au mariage. Rappelle-toi
d'illustres exemples. C'est par le même procédé
que Mlle de Montijo, qui était au moins de bonne race,
devint impératrice. Ne joue pas les Napoléon.
Servigny murmura:
- Quant à ça, ne crains rien, je ne suis ni un
naïf, ni un empereur. Il faut être l'un ou l'autre
pour faire de ces coups de tête. Mais dis-moi, as-tu sommeil,
toi?
- Non, pas du tout.
- Veux-tu faire un tour au bord de l'eau?
- Volontiers.
Ils ouvrirent la grille et se mirent à descendre le long
de la rivière, vers Marly.
C'était l'heure fraîche qui précède
le jour, l'heure du grand sommeil, du grand repos, du calme profond.
Les bruits légers de la nuit eux-mêmes s'étaient
tus. Les rossignols ne chantaient plus; les grenouilles avaient
fini leur vacarme; seule, une bête inconnue, un oiseau peut-être,
faisait quelque part une sorte de grincement de scie, faible,
monotone, régulier comme un travail de mécanique.
Servigny, qui avait par moments de la poésie et aussi
de la philosophie, dit tout à coup:
- Voilà. Cette fille me trouble tout à fait. En
arithmétique, un et un font deux. En amour, un et un devraient
faire un, et ça fait deux tout de même. As-tu jamais
senti cela, toi? Ce besoin d'absorber une femme en soi ou de disparaître
en elle? Je ne parle pas du besoin bestial d'étreinte,
mais de ce tourment moral et mental de ne faire qu'un avec un
être, d'ouvrir à lui toute son âme, tout son
cur et de pénétrer toute sa pensée
jusqu'au fond. Et jamais on ne sait rien de lui, jamais on ne
découvre toutes les fluctuations de ses volontés,
de ses désirs, de ses opinions. Jamais on ne devine, même
un peu, tout l'inconnu, tout le mystère d'une âme
qu'on sent si proche, d'une âme cachée derrière
deux yeux qui vous regardent, clairs comme de l'eau, transparents
comme si rien de secret n'était dessous, d'une âme
qui vous parle par une bouche aimée, qui semble à
vous, tant on la désire; d'une âme qui vous jette
une à une, par des mots, ses pensées, et qui reste
cependant plus loin de vous que ces étoiles ne sont loin
l'une de l'autre, plus impénétrable que ces astres!
C'est drôle, tout ça!
Saval répondit:
- Je n'en demande pas tant. Je ne regarde pas derrière
les yeux. Je me préoccupe peu du contenu, mais beaucoup
du contenant.
Et Servigny murmura:
- C'est égal, Yvette est une singulière personne.
Comment va-t-elle me recevoir ce matin?
Comme ils arrivaient à la Machine de Marly, ils s'aperçurent
que le ciel pâlissait.
Des coqs commençaient à chanter dans les poulaillers;
et leur voix arrivait, un peu voilée par l'épaisseur
des murs. Un oiseau pépiait dans un parc, à gauche,
répétant sans cesse une petite ritournelle d'une
simplicité naïve et comique.
- Il serait temps de rentrer, déclara Saval.
Ils revinrent. Et comme Servigny pénétrait dans
sa chambre, il aperçut l'horizon tout rose par sa fenêtre
demeurée ouverte.
Alors il ferma sa persienne, tira et croisa ses lourds rideaux,
se coucha et s'endormit enfin.
Il rêva d'Yvette tout le long de son sommeil.
Un bruit singulier le réveilla. Il s'assit en son lit,
écouta, n'entendit plus rien. Puis, ce fut tout à
coup contre ses auvents un crépitement pareil à
celui de la grêle qui tombe.
Il sauta du lit, courut à sa fenêtre, l'ouvrit et
aperçut Yvette, debout dans l'allée et qui lui jetait
à pleine main des poignées de sable dans la figure.
Elle était habillée de rose, coiffée d'un
chapeau de paille à larges bords surmonté d'une
plume à la mousquetaire, et elle riait d'une façon
sournoise et maligne:
- Eh bien! Muscade, vous dormez? Qu'est-ce que vous avez bien
pu faire cette nuit pour vous réveiller si tard? Est-ce
que vous avez couru les aventures, mon pauvre Muscade?
Il demeurait ébloui par la clarté violente du jour
entrée brusquement dans son il, encore engourdi de
fatigue, et surpris de la tranquillité railleuse de la
jeune fille.
Il répondit:
- Me v'là, me v'là, mam'zelle. Le temps de mettre
le nez dans l'eau et je descends.
Elle cria:
- Dépêchez-vous, il est dix heures. Et puis j'ai
un grand projet à vous communiquer, un complot que nous
allons faire. Vous savez qu'on déjeune à onze heures.
Il la trouva assise sur un banc, avec un livre sur les genoux,
un roman quelconque. Elle lui prit le bras familièrement,
amicalement, d'une façon franche et gaie comme si rien
ne s'était passé la veille, et l'entraînant
au bout du jardin:
- Voilà mon projet. Nous allons désobéir
à maman, et vous me mènerez tantôt à
la Grenouillère. Je veux voir ça, moi. Maman dit
que les honnêtes femmes ne peuvent pas aller dans cet endroit-là.
Moi, ça m'est bien égal, qu'on puisse y aller ou
pas aller. Vous m'y conduirez n'est-ce pas, Muscade? et nous ferons
beaucoup de tapage avec les canotiers.
Elle sentait bon, sans qu'il pût déterminer quelle
odeur vague et légère voltigeait autour d'elle.
Ce n'était pas un des lourds parfums de sa mère
mais un souffle discret où il croyait saisir un soupçon
de poudre d'iris peut-être aussi un peu de verveine.
D'où venait cette senteur insaisissable? de la robe des
cheveux ou de la peau? Il se demandait cela, et, comme elle lui
parlait de très près il recevait en plein visage
son haleine fraîche qui lui semblait aussi délicieuse
à respirer. Alors il pensa que ce fuyant parfum qu'il cherchait
à reconnaître n'existait peut-être qu'évoqué
par ses yeux charmés et n'était qu'une sorte d'émanation
trompeuse de cette grâce jeune et séduisante.
Elle disait:
- C'est entendu, n'est-ce pas, Muscade?... Comme il fera très
chaud après déjeuner, maman ne voudra pas sortir.
Elle est très molle quand il fait chaud. Nous la laisserons
avec votre ami et vous m'emmènerez. Nous serons censés
monter dans la forêt. Si vous saviez comme ça m'amusera
de voir la Grenouillère!
Ils arrivaient devant la grille, en face de la Seine. Un flot
de soleil tombait sur la rivière endormie et luisante.
Une légère brume de chaleur s'en élevait,
une fumée d'eau évaporée qui mettait sur
la surface du fleuve une petite vapeur miroitante.
De temps en temps, un canot passait, yole rapide ou lourd bachot,
et on entendait au loin des sifflets courts ou prolongés,
ceux des trains qui versent, chaque dimanche, le peuple de Paris
dans la campagne des environs, et ceux des bateaux à vapeur
qui préviennent de leur approche pour passer l'écluse
de Marly.
Mais une petite cloche sonna.
On annonçait le déjeuner. Ils rentrèrent.
Le repas fut silencieux. Un pesant midi de juillet écrasait
la terre, oppressait les êtres. La chaleur semblait épaisse,
paralysait les esprits et les corps. Les paroles engourdies ne
sortaient point des lèvres, et les mouvements semblaient
pénibles comme si l'air fût devenu résistant,
plus difficile à traverser.
Seule, Yvette, bien que muette, paraissait animée, nerveuse
d'impatience.
Dès qu'on eût fini le dessert elle demanda:
- Si nous allions nous promener dans la forêt. Il ferait
joliment bon sous les arbres.
La marquise, qui avait l'air exténué, murmura:
- Es-tu folle? Est-ce qu'on peut sortir par un temps pareil?
Et la jeune fille, rusée, reprit:
- Eh bien! nous allons te laisser le baron, pour te tenir compagnie.
Muscade et moi, nous grimperons la côte et nous nous assoirons
sur l'herbe pour lire.
Et se tournant vers Servigny:
- Hein? C'est entendu?
Il répondit:
- A votre service, mam'zelle.
Elle courut prendre son chapeau.
La marquise haussa les épaules en soupirant:
- Elle est folle, vraiment.
Puis elle tendit avec une paresse, une fatigue dans son geste
amoureux et las, sa belle main pâle au baron qui la baisa
lentement.
Yvette et Servigny partirent. Ils suivirent d'abord la rive,
passèrent le pont, entrèrent dans l'île, puis
s'assirent sur la berge, du côté du bras rapide,
sous les saules, car il était trop tôt encore pour
aller à la Grenouillère.
La jeune fille aussitôt tira un livre de sa poche et dit
en riant:
- Muscade, vous allez me faire la lecture.
Et elle lui tendit le volume.
Il eut un mouvement de fuite.
- Moi, mam'zelle? mais je ne sais pas lire!
Elle reprit avec gravité:
- Allons, pas d'excuses, pas de raisons. Vous me faites encore
l'effet d'un joli soupirant, vous? Tout pour rien, n'est-ce pas?
C'est votre devise?
Il reçut le livre, l'ouvrit, resta surpris. C'était
un traité d'entomologie. Une histoire des fourmis par un
auteur anglais. Et comme il demeurait immobile, croyant qu'elle
se moquait de lui, elle s'impatienta:
- Voyons, lisez, dit-elle.
Il demanda:
- Est-ce une gageure ou bien une simple toquade?
- Non, mon cher, j'ai vu ce livre-là chez un libraire.
On m'a dit que c'était ce qu'il y avait de mieux sur les
fourmis, et j'ai pensé que ce serait amusant d'apprendre
la vie de ces petites bêtes en les regardant courir dans
l'herbe, lisez.
Elle s'étendit tout du long, sur le ventre, les coudes
appuyés sur le sol et la tête entre les mains, les
yeux fixés dans le gazon.
Il lut:
"Sans doute les singes anthropoïdes sont, de tous les
animaux, ceux qui se rapprochent le plus de l'homme par leur structure
anatomique; mais si nous considérons les murs des
fourmis, leur organisation en sociétés, leurs vastes
communautés, les maisons et les routes qu'elles construisent,
leur habitude de domestiquer des animaux, et même parfois
de faire des esclaves, nous sommes forcés d'admettre qu'elles
ont droit à réclamer une place près de l'homme
dans l'échelle de l'intelligence..."
Et il continua d'une voix monotone, s'arrêtant de temps
en temps pour demander:
- Ce n'est pas assez?
Elle faisait "non" de la tête; et ayant cueilli,
à la pointe d'un brin d'herbe arraché, une fourmi
errante, elle s'amusait à la faire aller d'un bout à
l'autre de cette tige, qu'elle renversait dès que la bête
atteignait une des extrémités. Elle écoutait
avec une attention concentrée et muette tous les détails
surprenants sur la vie de ces frêles animaux, sur leurs
installations souterraines, sur la manière dont elles élèvent,
enferment et nourrissent des pucerons pour boire la liqueur sucrée
qu'ils sécrètent, comme nous élevons des
vaches en nos étables, sur leur coutume de domestiquer
des petits insectes aveugles qui nettoient les fourmilières,
et d'aller en guerre pour ramener des esclaves qui prendront soin
des vainqueurs, avec tant de sollicitude que ceux-ci perdront
même l'habitude de manger tout seuls.
Et peu à peu, comme si une tendresse maternelle s'était
éveillée en son cur pour la bestiole si petiote
et si intelligente, Yvette la faisait grimper sur son doigt, la
regardant d'un il ému, avec une envie de l'embrasser.
Et comme Servigny lisait la façon dont elles vivent en
communauté, dont elles jouent entre elles en des luttes
amicales de force et d'adresse,la jeune fille enthousiasmée
voulut baiser l'insecte qui lui échappa et se mit à
courir sur sa figure. Alors elle poussa un cri perçant
comme si elle eût été menacée d'un
danger terrible, et, avec des gestes affolés, elle se frappait
la joue pour rejeter la bête. Servigny, pris d'un fou rire,
la cueillit près des cheveux et mit à la place où
il l'avait prise un long baiser sans qu'Yvette éloignât
son front.
Puis elle déclara en se levant:
- J'aime mieux ça qu'un roman. Allons à la Grenouillère,
maintenant.
Ils arrivèrent à la partie de l'île plantée
en parc et ombragée d'arbres immenses. Des couples erraient
sous les hauts feuillages, le long de la Seine, où glissaient
les canots. C'étaient des filles avec des jeunes gens,
des ouvrières avec leurs amants qui allaient en manches
de chemise, la redingote sur le bras, le haut chapeau en arrière,
d'un air pochard et fatigué, des bourgeois avec leurs familles,
les femmes endimanchées et les enfants trottinant comme
une couvée de poussins autour de leurs parents.
Une rumeur lointaine et continue de voix humaines, une clameur
sourde et grondante annonçait l'établissement cher
aux canotiers.
Ils l'aperçurent tout à coup. Un immense bateau,
coiffé d'un toit, amarré contre la berge, portait
un peuple de femelles et de mâles attablés et buvant
ou bien debout, criant, chantant, gueulant, dansant, cabriolant
au bruit d'un piano geignard, faux et vibrant comme un chaudron.
De grandes filles en cheveux roux, étalant, par devant
et par derrière, la double provocation de leur gorge et
de leur croupe, circulaient, l'il accrochant, la lèvre
rouge, aux trois quarts grises, des mots obscènes à
la bouche.
D'autres dansaient éperdument en face de gaillards à
moitié nus, vêtus d'une culotte de toile et d'un
maillot de coton, et coiffés d'une toque de couleur, comme
des jockeys.
Et tout cela exhalait une odeur de sueur et de poudre de riz,
des émanations de parfumerie et d'aisselles.
Les buveurs, autour des tables, engloutissaient des liquides
blancs, rouges, jaunes, verts et criaient, vociféraient
sans raison, cédant à un besoin violent de faire
du tapage, à un besoin de brutes d'avoir les oreilles et
le cerveau pleins de vacarme.
De seconde en seconde un nageur, debout sur le toit, sautait
à l'eau, jetant une pluie d'éclaboussures sur les
consommateurs les plus proches, qui poussaient des hurlements
de sauvages.
Et sur le fleuve une flotte d'embarcations passait. Les yoles
longues et minces filaient, enlevées à grands coups
d'aviron par les rameurs aux bras nus, dont les muscles roulaient
sous la peau brûlée. Les canotières en robe
de flanelle bleue ou de flanelle rouge, une ombrelle, rouge ou
bleue aussi, ouverte sur la tête, éclatante sous
l'ardent soleil, serenversaient dans leur fauteuil à l'arrière
des barques, et semblaient courir sur l'eau, dans une pose immobile
et endormie.
Des bateaux plus lourds s'en venaient lentement, chargés
de monde. Un collégien en goguette, voulant faire le, beau,
ramait avec des mouvements d'ailes de moulin, et se heurtait à
tous les canots, dont tous les canotiers l'engueulaient, puis
il disparaissait éperdu, après avoir failli noyer
deux nageurs, poursuivi par les vociférations de la foule
entassée dans le grand café flottant.
Yvette, radieuse, passait au bras de Servigny au milieu de cette
foule bruyante et mêlée, semblait heureuse de ces
coudoiements suspects, dévisageait les filles d'un il
tranquille et bienveillant.
- Regardez celle-là, Muscade, quels jolis cheveux elle
a! Elles ont l'air de s'amuser beaucoup.
Comme la pianiste, un canotier vêtu de rouge et coiffé
d'une sorte de colossal chapeau parasol en paille, attaquait une
valse, Yvette saisit brusquement son compagnon par les reins et
l'enleva avec cette furie qu'elle mettait à danser. Ils
allèrent si longtemps et si frénétiquement
que tout le monde les regardait. Les consommateurs, debout sur
les tables, battaient une sorte de mesure avec leurs pieds; d'autres
heurtaient les verres; et le musicien semblait devenir enragé,
tapait les touches d'ivoire avec des bondissements de la main,
des gestes fous de tout le corps, en balançant éperdument
sa tête abritée de son immense couvre-chef.
Tout d'un coup il s'arrêta, et, se laissant glisser par
terre, s'affaissa tout du long sur le sol, enseveli sous sa coiffure
comme s'il était mort de fatigue. Un grand rire éclata
dans le café et tout le monde applaudit.
Quatre amis se précipitèrent comme on fait dans
les accidents, et, ramassant leur camarade, l'emportèrent
par les quatre membres, après avoir posé sur son
ventre l'espèce de toit dont il se coiffait.
Un farceur les suivant entonna le De Profundis, et une
procession se forma derrière le faux mort, se déroulant
par les chemins de l'île, entraînant à la suite
les consommateurs, les promeneurs, tous les gens qu'on rencontrait.
Yvette s'élança, ravie, riant de tout son cur,
causant avec tout le monde, affolée par le mouvement et
le bruit. Des jeunes gens la regardaient au fond des yeux, se
pressaient contre elle, très allumés, semblaient
la flairer, la dévêtir du regard; et Servigny commençait
à craindre que l'aventure ne tournât mal à
la fin.
La procession allait toujours, accélérant son allure,
car les quatre porteurs avaient pris le pas de course, suivis
par la foule hurlante. Mais, tout à coup, ils se dirigèrent
vers la berge, s'arrêtèrent net en arrivant au bord,
balancèrent un instant leur camarade, puis, le lâchant
tous les quatre en même temps, le lancèrent dans
la rivière.
Un immense cri de joie jaillit de toutes les bouches, tandis
que le pianiste, étourdi, barbotait, jurait, toussait,
crachait de l'eau, et, embourbé dans la vase, s'efforçait
de remonter au rivage.
Son chapeau, qui s'en allait au courant, fut rapporté
par une barque.
Yvette dansait de plaisir en battant des mains et répétant:
- Oh! Muscade, comme je m'amuse, comme je m'amuse!
Servigny l'observait, redevenu sérieux, un peu gêné,
un peu froissé de la voir si bien à son aise dans
ce milieu canaille. Une sorte d'instinct se révoltait en
lui, cet instinct du comme il faut qu'un homme bien né
garde toujours, même quand il s'abandonne, cet instinct
qui l'écarte des familiarités trop viles et des
contacts trop salissants.
Il se disait, s'étonnant:
- Bigre, tu as de la race, toi!
Et il avait envie de la tutoyer vraiment, comme il la tutoyait
dans sa pensée, comme on tutoie, la première fois
qu'on les voit, les femmes qui sont à tous. Il ne la distinguait
plus guère des créatures à cheveux roux qui
les frôlaient et qui criaient, de leurs voix enrouées,
des mots obscènes. Ils couraient dans cette foule; ces
mots grossiers, courts et sonores, semblaient voltiger au-dessus,
nés là dedans comme des mouches sur un fumier. Ils
ne semblaient ni choquer, ni surprendre personne. Yvette ne paraissait
point les remarquer.
- Muscade, je veux me baigner, dit-elle, nous allons faire une
pleine eau.
Il répondit:
- A vot'service.
Et ils allèrent au bureau des bains pour se procurer des
costumes. Elle fut déshabillée la première
et elle l'attendit, debout, sur la rive, souriante sous tous les
regards. Puis, ils s'en allèrent côte à côte,
dans l'eau tiède.
Elle nageait avec bonheur, avec ivresse, toute caressée
par l'onde, frémissant d'un plaisir sensuel, soulevée
à chaque brasse comme si elle allait s'élancer hors
du fleuve. Il la suivait avec peine, essoufflé, mécontent
de se sentir médiocre. Mais elle ralentit son allure, puis
se tournant brusquement, elle fit la planche, les bras croisés,
les yeux ouverts dans le bleu du ciel. Il regardait, allongée
ainsi à la surface de la rivière, la ligne onduleuse
de son corps, les seins fermes, collés contre l'étoffe
légère, montrant leur forme ronde et leurs sommets
saillants, le ventre doucement soulevé, la cuisse un peu
noyée, le mollet nu, miroitant à travers l'eau,
et le pied mignon qui émergeait.
Il la voyait tout entière, comme si elle se fût
montrée exprès, pour le tenter, pour s'offrir ou
pour se jouer encore de lui. Et il se mit à la désirer
avec une ardeur passionnée et un énervement exaspéré.
Tout à coup elle se retourna, le regarda, se mit à
rire.
- Vous avez une bonne tête, dit-elle.
Il fut piqué, irrité de cette raillerie, saisi
par une colère méchante d'amoureux bafoué;
alors, cédant brusquement à un obscur besoin de
représailles, à un désir de se venger, de
la blesser:
- Ça vous irait, cette vie-là?
Elle demanda avec son grand air naïf:
- Quoi donc?
-Allons, ne vous fichez pas de moi. Vous savez bien ce que je
veux dire!
- Non, parole d'honneur.
- Voyons, finissons cette comédie. Voulez-vous ou ne voulez-vous
pas?
- Je ne vous comprends point.
- Vous n'êtes pas si bête que ça. D'ailleurs
je vous l'ai dit hier soir.
- Quoi donc? j'ai oublié.
- Que je vous aime.
- Vous?
- Moi.
- Quelle blague!
- Je vous jure.
- Et bien, prouvez-le.
- Je ne demande que ça!
- Quoi, ça?
- A le prouver.
- Eh bien, faites.
- Vous n'en disiez pas autant hier soir!
- Vous ne m'avez rien proposé.
- C'te bêtise!
- Et puis d'abord, ce n'est pas à moi qu'il faut vous
adresser.
- Elle est bien bonne! A qui donc?
- Mais à maman, bien entendu.
Il poussa un éclat de rire.
- A votre mère? non, c'est trop fort!
Elle était devenue soudain très sérieuse,
et, le regardant au fond des yeux:
- Ecoutez, Muscade, si vous m'aimez vraiment assez pour m'épouser,
parlez à maman d'abord, moi je vous répondrai après.
Il crut qu'elle se moquait encore de lui, et, rageant tout à
fait:
- Mam'zelle, vous me prenez pour un autre.
Elle le regardait toujours, de son il doux et clair.
Elle hésita, puis elle dit:
- Je ne vous comprends toujours pas!
Alors, il prononça vivement, avec quelque chose de brusque
et de mauvais dans la voix:
- Voyons, Yvette, finissons cette comédie ridicule qui
dure depuis trop longtemps. Vous jouez à la petite fille
niaise, et ce rôle ne vous va point, croyez-moi. Vous savez
bien qu'il ne peut s'agir de mariage entre nous... mais d'amour.
Je vous ai dit que je vous aimais - c'est la vérité
-, je le répète, je vous aime. Ne faites plus semblant
de ne pas comprendre et ne me traitez pas comme un sot.
Ils étaient debout dans l'eau face à face, se soutenant
seulement par de petits mouvements des mains. Elle demeura quelques
secondes encore immobile, comme si elle ne pouvait se décider
à pénétrer le sens de ses paroles, puis elle
rougit tout à coup, elle rougit jusqu'aux cheveux. Toute
sa figure s'empourpra brusquement depuis son cou jusqu'à
ses oreilles qui devinrent presque violettes, et, sans répondre
un mot, elle se sauva vers la terre, nageant de toute sa force,
par grandes brasses précipitées. Il ne la pouvait
rejoindre et il soufflait de fatigue en la suivant.
Il la vit sortir de l'eau, ramasser son peignoir et gagner sa
cabine sans s'être retournée.
Il fut longtemps à s'habiller, très perplexe sur
ce qu'il avait à faire, cherchant ce qu'il allait lui dire,
se demandant s'il devait s'excuser ou persévérer.
Quand il fut prêt, elle était partie, partie toute
seule. Il rentra lentement, anxieux et troublé.
La marquise se promenait au bras de Saval dans l'allée
ronde, autour du gazon.
En voyant Servigny, elle prononça, de cet air nonchalant
qu'elle gardait depuis la veille:
- Qu'est-ce que j'avais dit, qu'il ne fallait point sortir par
une chaleur pareille. Voilà Yvette avec un coup de soleil.
Elle est partie se coucher. Elle était comme un coquelicot,
la pauvre enfant, et elle a une migraine atroce. Vous vous serez
promenés en plein soleil, vous aurez fait des folies. Que
sais-je, moi? Vous êtes aussi peu raisonnable qu'elle.
La jeune fille ne descendit point pour dîner. Comme on
voulait lui porter à manger, elle répondit à
travers la porte qu'elle n'avait pas faim, car elle s'était
enfermée, et elle pria qu'on la laissât tranquille.
Les deux jeunes gens partirent par le train de dix heures, en
promettant de revenir le jeudi suivant, et la marquise s'assit
devant sa fenêtre ouverte pour rêver, écoutant
au loin l'orchestre du bal des canotiers jeter sa musique sautillante
dans le grand silence solennel de la nuit.
Entraînée pour l'amour et par l'amour, comme on
l'est pour le cheval ou l'aviron, elle avait de subites tendresses
qui l'envahissaient comme une maladie. Ces passions la saisissaient
brusquement, la pénétraient tout entière,
l'affolaient, l'énervaient ou l'accablaient, selon qu'elles
avaient un caractère exalté, violent, dramatique
ou sentimental.
Elle était une de ces femmes créées pour
aimer et pour être aimées. Partie de très
bas, arrivée par l'amour dont elle avait fait une profession
presque sans le savoir, agissant par instinct, par adresse innée,
elle acceptait l'argent comme les baisers, naturellement, sans
distinguer,employant son flair remarquable d'une façon
irraisonnée et simple, comme font les animaux, que rendent
subtils les nécessités de l'existence. Beaucoup
d'hommes avaient passé dans ses bras sans qu'elle éprouvât
pour eux aucune tendresse, sans qu'elle ressentît non plus
aucun dégoût de leurs étreintes.
Elle subissait les enlacements quelconques avec une indifférence
tranquille, comme on mange, en voyage, de toutes les cuisines,
car il faut bien vivre. Mais, de temps en temps, son cur
ou sa chair s'allumait, et elle tombait alors dans une grande
passion qui durait quelques semaines ou quelques mois, selon les
qualités physiques ou morales de son amant.
C'étaient les moments délicieux de sa vie. Elle
aimait de toute son âme, de tout son corps, avec emportement,
avec extase. Elle se jetait dans l'amour comme on se jette dans
un fleuve pour se noyer et se laissait emporter, prête à
mourir s'il le fallait, enivrée, affolée, infiniment
heureuse. Elle s'imaginait chaque fois n'avoir jamais ressenti
pareille chose auparavant, et elle se serait fort étonnée
si on lui eût rappelé de combien d'hommes différents
elle avait rêvé éperdument pendant des nuits
entières, en regardant les étoiles.
Saval l'avait captivée, capturée corps et âme.
Elle songeait à lui, bercée par son image et par
son souvenir, dans l'exaltation calme du bonheur accompli, du
bonheur présent et certain.
Un bruit derrière elle la fit se retourner. Yvette venait
d'entrer, encore vêtue comme dans le jour, mais pâle
maintenant et les yeux luisants comme on les a après de
grandes fatigues.
Elle s'appuya au bord de la fenêtre ouverte, en face de
sa mère.
- J'ai à te parler, dit-elle.
La marquise, étonnée, la regardait. Elle l'aimait
en mère égoïste, fière de sa beauté,
comme on l'est d'une fortune, trop belle encore elle-même
pour devenir jalouse, trop indifférente pour faire les
projets qu'on lui prêtait, trop subtile cependant pour ne
pas avoir la conscience de cette valeur.
Elle répondit:
- Je t'écoute, mon enfant, qu'y a-t-il?
Yvette la pénétrait du regard comme pour lire au
fond de son âme, comme pour saisir toutes les sensations
qu'allaient éveiller ses paroles.
- Voilà. Il s'est passé tantôt quelque chose
d'extraordinaire.
- Quoi donc?
- M. de Servigny m'a dit qu'il m'aimait.
La marquise, inquiète, attendait. Comme Yvette ne parlait
plus, elle demanda:
- Comment t'a-t-il dit cela? Explique-toi!
Alors la jeune fille, s'asseyant aux pieds de sa mère
dans une pose câline qui lui était familière,
et pressant ses mains, ajouta:
- Il m'a demandée en mariage.
Mme Obardi fit un geste brusque de stupéfaction, et s'écria:
- Servigny? mais tu es folle!
Yvette n'avait point détourné les yeux du visage
de sa mère, épiant sa pensée et sa surprise.
Elle demanda d'une voix grave:
- Pourquoi suis je folle? Pourquoi M. de Servigny ne m'épouserait-il
pas?
La marquise, embarrassée, balbutia:
- Tu t'es trompée, ce n'est pas possible. Tu as mal entendu
ou mal compris. M. de Servigny est trop riche pour toi... et
trop... trop... parisien pour se marier.
Yvette s'était levée lentement. Elle ajouta:
- Mais s'il m'aime comme il le dit, maman?
Sa mère reprit avec un peu d'impatience:
- Je te croyais assez grande et assez instruite de la vie pour
ne pas te faire de ces idées-là. Servigny est un
viveur et un égoïste. Il n'épousera qu'une
femme de son monde et de sa fortune. S'il t'a demandée
en mariage... c'est qu'il veut... c'est qu'il veut...
La marquise, incapable de dire ses soupçons, se tut une
seconde, puis reprit:
- Tiens, laisse-moi tranquille, et va te coucher.
Et la jeune fille, comme si elle savait maintenant ce qu'elle
désirait, répondit d'une voix docile:
- Oui, maman.
Elle baisa sa mère au front et s'éloigna d'un pas
très calme.
Comme elle allait franchir la porte, la marquise la rappela:
- Et ton coup de soleil? dit-elle.
- Je n'avais rien. C'était ça qui m'avait rendue
toute chose.
Et la marquise ajouta:
- Nous en reparlerons. Mais, surtout, ne reste plus seule avec
lui d'ici quelque temps, et sois bien sûre qu'il ne t'épousera
pas, entends-tu, et qu'il veut seulement te... compromettre.
- Elle n'avait point trouvé mieux pour exprimer sa pensée.
Et Yvette rentra chez elle.
Mme Obardi se mit à songer.
Vivant depuis des années dans une quiétude amoureuse
et opulente, elle avait écarté avec soin de son
esprit toutes les réflexions qui pouvaient la préoccuper,
l'inquiéter ou l'attrister. Jamais elle n'avait voulu se
demander ce que deviendrait Yvette; il serait toujours assez tôt
d'y songer quand les difficultés arriveraient. Elle sentait
bien, avec son flair de courtisane, que sa fille ne pourrait épouser
un homme riche et du vrai monde que par un hasard tout à
fait improbable, par une de ces surprises de l'amour qui placent
des aventurières sur les trônes. Elle n'y comptait
point, d'ailleurs, trop occupée d'elle-même pour
combiner des projets qui ne la concernaient pas directement.
Yvette ferait comme sa mère, sans doute. Elle serait une
femme d'amour. Pourquoi pas? Mais jamais la marquise n'avait osé
se demander quand, ni comment, cela arriverait.
Et voilà que sa fille, tout d'un coup, sans préparation,
lui posait une de ces questions auxquelles on ne pouvait pas répondre,
la forçait à prendre une attitude dans une affaire
si difficile, si délicate, si dangereuse à tous
égards et si troublante pour sa conscience, pour la conscience
qu'on doit montrer quand il s'agit de son enfant et de ces choses.
Elle avait trop d'astuce naturelle, astuce sommeillante, mais
jamais endormie, pour s'être trompée une minute sur
les intentions de Servigny, car elle connaissait les hommes, par
expérience, et surtout les hommes de cette race-là.
Aussi, dès les premiers mots prononcés par Yvette,
s'était-elle écriée presque malgré
elle:
- Servigny, t'épouser? Mais tu es folle!
Comment avait-il employé ce vieux moyen, lui, ce malin,
ce roué, cet homme à fêtes et à femmes.
Qu'allait-il faire à présent? Et elle, la petite,
comment la prévenir plus clairement, la défendre
même? car elle pouvait se laisser aller à de grosses
bêtises.
Aurait-on jamais cru que cette grande fille était demeurée
aussi naïve, aussi peu instruite et peu rusée?
Et la marquise, fort perplexe et fatiguée déjà
de réfléchir, cherchait ce qu'il fallait faire,
sans trouver rien, car la situation lui semblait vraiment embarrassante.
Et, lasse de ces tracas, elle pensa:
- Bah! je les surveillerai de près, j'agirai suivant les
circonstances. S'il le faut même je parlerai à Servigny,
qui est fin et qui me comprendra à demi-mot.
Elle ne se demanda pas ce qu'elle lui dirait, ni ce qu'il répondrait,
ni quel genre de convention pourrait s'établir entre eux,
mais heureuse d'être soulagée de ce souci sans avoir
eu à prendre de résolution, elle se remit à
songer au beau Saval, et, les yeux perdus dans la nuit, tournés
vers la droite, vers cette lueur brumeuse qui plane sur Paris,
elle envoya de ses deux mains des baisers vers la grande ville,
des baisers rapides qu'elle jetait dans l'ombre, l'un sur l'autre,
sans compter; et tout bas, comme si elle lui eût parlé
encore, elle murmurait:
- Je t'aime, je t'aime!
Yvette aussi ne dormait point. Comme sa mère, elle s'accouda
à la fenêtre ouverte, et des larmes, ses premières
larmes tristes lui emplirent les yeux.
Jusque-là elle avait vécu, elle avait grandi dans
cette confiance étourdie et sereine de la jeunesse heureuse.
Pourquoi aurait-elle songé, réfléchi, cherché?
Pourquoi n'aurait-elle pas été une jeune fille comme
toutes les jeunes filles? Pourquoi un doute, pourquoi une crainte,
pourquoi des soupçons pénibles lui seraient-ils
venus?
Elle semblait instruite de tout parce qu'elle avait l'air de
parler de tout, parce qu'elle avait pris le ton, l'allure, les
mots osés des gens qui vivaient autour d'elle. Mais elle
n'en savait guère plus qu'une fillette élevée
en un couvent, ses audaces de parole venant de sa mémoire,
de cette faculté d'imitation et d'assimilation qu'ont les
femmes, et non d'une pensée instruite et devenue hardie.
Elle parlait de l'amour comme le fils d'un peintre ou d'un musicien
parlerait peinture ou musique à dix ou douze ans. Elle
savait ou plutôt elle soupçonnait bien quel genre
de mystère cachait ce mot - trop de plaisanteries avaient
été chuchotées devant elle pour que son innocence
n'eût pas été un peu éclairée
- mais comment aurait-elle pu conclure de là que toutes
les familles ne ressemblaient pas à la sienne?
On baisait la main de sa mère avec un respect apparent;
tous leurs amis portaient des titres; tous étaient ou paraissaient
riches; tous nommaient familièrement des princes de lignée
royale. Deux fils de rois étaient même venus plusieurs
fois, le soir, chez la marquise! Comment aurait-elle su?
Et puis elle était naturellement naïve. Elle ne cherchait
pas, elle ne flairait point les gens comme faisait sa mère.
Elle vivait tranquille, trop joyeuse de vivre pour s'inquiéter
de ce qui aurait peut-être paru suspect à des êtres
plus calmes, plus réfléchis, plus enfermés,
moins expansifs et moins triomphants.
Mais voilà que tout d'un coup, Servigny, par quelques
mots dont elle avait senti la brutalité sans la comprendre,
venait d'éveiller en elle une inquiétude subite,
irraisonnée d'abord, puis une appréhension harcelante.
Elle était rentrée, elle s'était sauvée
à la façon d'une bête blessée, blessée
en effet profondément par ces paroles qu'elle se répétait
sans cesse pour en pénétrer tout le sens, pour en
deviner toute la portée: "Vous savez bien qu'il ne
peut pas s'agir de mariage entre nous... mais d'amour."
Qu'avait-il voulu dire? Et pourquoi cette injure? Elle ignorait
donc quelque chose, quelque secret, quelque honte? Elle était
seule à l'ignorer sans doute? Mais quoi? Elle demeurait
effarée, atterrée, comme lorsqu'on découvre
une infamie cachée, la trahison d'un être aimé,
un de ces désastres du cur qui vous affolent.
Et elle avait songé, réfléchi, cherché,
pleuré, mordue de craintes et de soupçons. Puis
son âme jeune et joyeuse se rassérénant, elle
s'était mise à arranger une aventure, à combiner
une situation anormale et dramatique faite de tous les souvenirs
des romans poétiques qu'elle avait lus. Elle se rappelait
des péripéties émouvantes, des histoires
sombres et attendrissantes qu'elle mêlait, dont elle faisait
sa propre histoire, dont elle embellissait le mystère entrevu,
enveloppant sa vie.
Elle ne se désolait déjà plus, elle rêvait,
elle soulevait des voiles, elle se figurait des complications
invraisemblables, mille choses singulières, terribles,
séduisantes quand même par leur étrangeté.
Serait-elle, par hasard, la fille naturelle d'un prince? Sa pauvre
mère séduite et délaissée, faite marquise
par un roi, par le roi Victor-Emmanuel peut-être, avait
dû fuir devant la colère de sa famille?
N'était-elle pas plutôt une enfant abandonnée
par ses parents, par des parents très nobles et très
illustres, fruit d'un amour coupable, recueillie par la marquise,
qui l'avait adoptée et élevée?
D'autres suppositions encore lui traversaient l'esprit. Elle
les acceptait ou les rejetait au gré de sa fantaisie. Elle
s'attendrissait sur elle-même, heureuse au fond et triste
aussi, satisfaite surtout de devenir une sorte d'héroïne
de livre qui aurait à se montrer, à se poser, à
prendre une attitude noble et digne d'elle. Et elle pensait au
rôle qu'il lui faudrait jouer, selon les événements
devinés. Elle le voyait vaguement, ce rôle, pareil
à celui d'un personnage de M. Scribe ou de Mme Sand. Il
serait fait de dévouement, de fierté, d'abnégation,
de grandeur d'âme, de tendresse et de belles paroles. Sa
nature mobile se réjouissait presque de cette attitude
nouvelle.
Elle était demeurée jusqu'au soir à méditer
sur ce qu'elle allait faire, cherchant comment elle s'y prendrait
pour arracher la vérité à la marquise.
Et quand fut venue la nuit, favorable aux situations tragiques,
elle avait enfin combiné une ruse simple et subtile pour
obtenir ce qu'elle voulait; c'était de dire brusquement
à sa mère que Servigny l'avait demandée en
mariage.
A cette nouvelle, Mme Obardi, surprise, laisserait certainement
échapper un mot, un cri qui jetterait une lumière
dans l'esprit de sa fille.
Et Yvette avait aussitôt accompli son projet.
Elle s'attendait à une explosion d'étonnement,
à une expansion d'amour, à une confidence pleine
de gestes et de larmes.
Mais voilà que sa mère, sans paraître stupéfaite
ou désolée, n'avait semblé qu'ennuyée;
et, au ton gêné, mécontent et troublé
qu'elle avait pris pour lui répondre, la jeune fille, chez
qui s'éveillaient subitement toute l'astuce, la finesse
et la rouerie féminines, comprenant qu'il ne fallait pas
insister, que le mystère était d'autre nature, qu'il
lui serait plus pénible à apprendre, et qu'elle
le devait deviner toute seule, était rentrée dans
sa chambre, le cur serré, l'âme en détresse,
accablée maintenant sous l'appréhension d'un vrai
malheur, sans savoir au juste où ni pourquoi lui venait
cette émotion. Et elle pleurait, accoudée à
sa fenêtre.
Elle pleura longtemps, sans songer à rien maintenant,
sans chercher à rien découvrir de plus; et peu à
peu, la lassitude l'accablant, elle ferma les yeux. Elle s'assoupissait
alors quelques minutes, de ce sommeil fatigant des gens éreintés
qui n'ont point l'énergie de se dévêtir et
de gagner leur lit, de ce sommeil lourd et coupé par des
réveils brusques, quand la tête glisse entre les
mains.
Elle ne se coucha qu'aux premières lueurs du jour, lorsque
le froid du matin, la glaçant, la contraignit à
quitter la fenêtre.
Elle garda le lendemain et le jour suivant une attitude réservée
et mélancolique. Un travail incessant et rapide se faisait
en elle, un travail de réflexion; elle apprenait à
épier, à deviner, à raisonner. Une lueur,
vague encore, lui semblait éclairer d'une nouvelle manière
les hommes et les choses autour d'elle; et une suspicion lui venait
contre tous, contre tout ce qu'elle avait cru, contre sa mère.
Toutes les suppositions, elle les fit en ces deux jours. Elle
envisagea toutes les possibilités, se jetant dans les résolutions
les plus extrêmes avec la brusquerie de sa nature changeante
et sans mesure. Le mercredi, elle arrêta un plan, toute
une règle de tenue et un système d'espionnage. Elle
se leva le jeudi matin avec la résolution d'être
plus rouée qu'un policier, et armée en guerre contre
tout le monde.
Elle se résolut même à prendre pour devises
ces deux mots: "Moi seule", et elle chercha pendant
plus d'une heure de quelle manière il les fallait disposer
pour qu'ils fissent bon effet, gravés autour de son chiffre,
sur son papier à lettres.
Saval et Servigny arrivèrent à dix heures.
La jeune fille tendit sa main avec réserve, sans embarras,
et, d'un ton familier, bien que grave:
- Bonjour, Muscade, ça va bien?
- Bonjour, mam'zelle, pas mal, et vous?
Il la guettait.
- Quelle comédie va-t-elle me jouer? se disait-il.
La marquise ayant pris le bras de Saval, il prit celui d'Yvette
et ils se mirent à tourner autour du gazon, paraissant
et disparaissant à tout moment derrière les massifs
et les bouquets d'arbres.
Yvette allait d'un air sage et réfléchi, regardant
le sable de l'allée, paraissant à peine écouter
ce que disait son compagnon et n'y répondant guère.
Tout à coup, elle demanda:
- Etes-vous vraiment mon ami, Muscade?
- Parbleu, mam'zelle.
- Mais là, vraiment, vraiment, bien vraiment de vraiment?
- Tout entier votre ami, mam'zelle, corps et âme.
- Jusqu'à ne pas mentir une fois, une fois seulement?
- Même deux fois, s'il le faut.
- Jusqu'à me dire toute la vérité, la sale
vérité tout entière?
- Oui, mam'zelle.
- Eh bien, qu'est-ce que vous pensez, au fond, tout au fond,
du prince Kravalow?
- Ah! diable!
- Vous voyez bien que vous vous préparez déjà
à mentir.
- Non pas, mais je cherche mes mots, des mots bien justes. Mon
Dieu, le prince Kravalow est un Russe... un vrai Russe, qui parle
russe, qui est né en Russie, qui a eu peut-être un
passeport pour venir en France, et qui n'a de faux que son nom
et que son titre.
Elle le regardait au fond des yeux.
- Vous voulez dire que c'est?...
Il hésita, puis, se décidant:
- Un aventurier, mam'zelle.
- Merci. Et le chevalier Valréali ne vaut pas mieux, n'est-ce
pas?
- Vous l'avez dit.
- Et M. de Belvigne?
- Celui-là, c'est autre chose. C'est un homme du monde...
de province, honorable... jusqu'à un certain point... mais
seulement un peu brûlé... pour avoir trop rôti
le balai...
- Et vous?
Il répondit sans hésiter:
- Moi, je suis ce qu'on appelle un fêtard, un garçon
de bonne famille, qui avait de l'intelligence et qui l'a gâchée
à faire des mots, qui avait de la santé et qui l'a
perdue à faire la noce, qui avait de la valeur, peut-être,
et qui l'a semée à ne rien faire. Il me reste en
tout et pour tout de la fortune, une certaine pratique de la vie,
une absence de préjugés assez complète, un
large mépris pour les hommes, y compris les femmes, un
sentiment très profond de l'inutilité de mes actes
et une vaste tolérance pour la canaillerie générale.
J'ai cependant, par moments, encore de la franchise, comme vous
le voyez, et je suis même capable d'affection, comme vous
le pourriez voir. Avec ces défauts et ces qualités,
je me mets à vos ordres, mam'zelle, moralement et physiquement,
pour que vous disposiez de moi à votre gré, voilà.
Elle ne riait pas; elle écoutait, scrutant les mots et
les intentions.
Elle reprit:
- Qu'est-ce que vous pensez de la comtesse de Lammy?
Il prononça avec vivacité:
- Vous me permettrez de ne pas donner mon avis sur les femmes.
- Sur aucune?
- Sur aucune.
- Alors, c'est que vous les jugez fort mal... toutes. Voyons,
cherchez, vous ne faites pas une exception?
Il ricana de cet air insolent qu'il gardait presque constamment;
et avec cette audace brutale dont il se faisait une force, une
arme:
- On n'excepte toujours les personnes présentes.
Elle rougit un peu, mais demanda avec un grand calme:
- Eh bien, qu'est-ce que vous pensez de moi?
- Vous le voulez? soit. Je pense que vous êtes une personne
de grand sens, de grande pratique, ou, si vous aimez mieux, de
grand sens pratique, qui sait fort bien embrouiller son jeu, s'amuser
des gens, cacher ses vues, tendre ses fils, et qui attend, sans
se presser... l'événement.
Elle demanda:
- C'est tout?
- C'est tout.
Alors elle dit, avec une sérieuse gravité:
- Je vous ferai changer cette opinion-là, Muscade.
Puis elle se rapprocha de sa mère, qui marchait à
tout petits pas, la tête baissée, de cette allure
alanguie qu'on prend lorsqu'on cause tout bas, en se promenant,
de choses très intimes et très douces. Elle dessinait,
tout en avançant, des figures sur le sable, des lettres
peut-être, avec la pointe de son ombrelle, et elle parlait
sans regarder Saval, elle parlait longuement, lentement, appuyée
à son bras, serrée contre lui. Yvette, tout à
coup, fixa les yeux sur elle, et un soupçon, si vague qu'elle
ne le formula pas, plutôt même une sensation qu'un
doute, lui passa dans la pensée comme passe sur la terre
l'ombre d'un nuage que chasse le vent.
La cloche sonna le déjeuner.
Il fut silencieux et presque morne.
Il y avait, comme on dit, de l'orage dans l'air. De grosses nuées
immobiles semblaient embusquées au fond de l'horizon, muettes
et lourdes, mais chargées de tempête.
Dès qu'on eut prit le café sur la terrasse, la
marquise demanda:
- Eh bien! mignonne, vas-tu faire une promenade aujourd'hui avec
ton ami Servigny? C'est un vrai temps pour prendre le frais sous
les arbres.
Yvette lui jeta un regard rapide, vite détourné:
- Non, maman, aujourd'hui je ne sors pas.
La marquise parut contrariée, elle insista:
- Va donc faire un tour, mon enfant, c'est excellent pour toi.
Alors, Yvette prononça d'une voix brusque:
- Non, maman, aujourd'hui je reste à la maison, et tu
sais bien pourquoi, puisque je te l'ai dit l'autre soir.
Mme Obardi n'y songeait plus, toute préoccupée
du désir de demeurer seule avec Saval. Elle rougit, se
troubla, et, inquiète pour elle-même, ne sachant
comment elle pourrait se trouver libre une heure ou deux, elle
balbutia:
- C'est vrai, je n'y pensais point, tu as raison. Je ne sais
pas où j'avais la tête.
Et Yvette, prenant un ouvrage de broderie qu'elle appelait le
"salut public", et dont elle occupait ses mains cinq
ou six fois l'an, aux joursde calme plat, s'assit sur une chaise
basse auprès de sa mère, tandis que les deux jeunes
gens, à cheval sur des pliants, fumaient des cigares.
Les heures passaient dans une causerie paresseuse et sans cesse
mourante. La marquise, énervée, jetait à
Saval des regards éperdus, cherchait un prétexte,
un moyen d'éloigner sa fille. Elle comprit enfin qu'elle
ne réussirait point, et ne sachant de quelle ruse user,
elle dit à Servigny:
- Vous savez, mon cher duc, que je vous garde tous deux ce soir.
Nous irons déjeuner demain au restaurant Fournaise, à
Chatou.
Il comprit, sourit, et s'inclinant:
- Je suis à vos ordres, marquise.
Et la journée s'écoula lentement, péniblement,
sous les menaces de l'orage.
L'heure du dîner vint peu à peu. Le ciel pesant
s'emplissait de nuages lents et lourds. Aucun frisson d'air ne
passait sur la peau.
Le repas du soir aussi fut silencieux. Une gêne, un embarras,
une sorte de crainte vague semblaient rendre muets les deux hommes
et les deux femmes.
Quand le couvert fut enlevé, ils demeurèrent sur
la terrasse, ne parlant qu'à de longs intervalles. La nuit
tombait, une nuit étouffante. Tout à coup, l'horizon
fut déchiré par un immense crochet de feu, qui illumina
d'une flamme éblouissante et blafarde les quatre visages
déjà ensevelis dans l'ombre. Puis un bruit lointain,
un bruit sourd et faible, pareil au roulement d'une voiture sur
un pont, passa sur la terre; et il sembla que la chaleur de l'atmosphère
augmentait, que l'air devenait brusquement encore plus accablant,
le silence du soir plus profond.
Yvette se leva:
- Je vais me coucher, dit-elle, l'orage me fait mal.
Elle tendit son front à la marquise, offrit sa main aux
deux jeunes hommes, et s'en alla.
Comme elle avait sa chambre juste au-dessus de la terrasse, les
feuilles d'un grand marronnier planté devant la porte s'éclairèrent
bientôt d'une clarté verte, et Servigny restait les
yeux fixés sur cette lueur pâle dans le feuillage,
où il croyait parfois voir passer une ombre. Mais soudain,
la lumière s'éteignit. Mme Obardi poussa un grand
soupir:
- Ma fille est couchée, dit-elle.
Servigny se leva:
- Je vais en faire autant, marquise, si vous le permettez.
Il baisa la main qu'elle lui tendait et disparut à son
tour.
Et elle demeura seule avec Saval, dans la nuit.
Aussitôt elle fut dans ses bras, l'enlaçant, l'étreignant.
Puis, bien qu'il tentât de l'en empêcher, elle s'agenouilla
devant lui en murmurant: "Je veux te regarder à la
lueur des éclairs."
Mais Yvette, sa bougie soufflée, était revenue
sur son balcon, nu-pieds, glissant comme une ombre, et elle écoutait,
rongée par un soupçon douloureux et confus.
Elle ne pouvait voir, se trouvant au-dessus d'eux, sur le toit
même de la terrasse.
Elle n'entendait rien qu'un murmure de voix; et son cur
battait si fort qu'il emplissait de bruit ses oreilles. Une fenêtre
se ferma sur sa tête. Donc, Servigny venait de remonter.
Sa mère était seule avec l'autre.
Un second éclair, fendant le ciel en deux, fit surgir
pendant une seconde tout ce paysage qu'elle connaissait, dans
une clarté violente et sinistre; et elle aperçut
la grande rivière, couleur de plomb fondu, comme on rêve
des fleuves en des pays fantastiques. Aussitôt une voix,
au-dessous d'elle, prononça: "Je t'aime!"
Et elle n'entendit plus rien. Un étrange frisson lui avait
passé sur le corps, et son esprit flottait dans un trouble
affreux.
Un silence pesant, infini, qui semblait le silence éternel,
planait sur le monde. Elle ne pouvait plus respirer, la poitrine
oppressée par quelque chose d'inconnu et d'horrible. Un
autre éclair enflamma l'espace, illumina un instant l'horizon,
puis un autre presque aussitôt le suivit, puis d'autres
encore.
Et la voix qu'elle avait entendue déjà, s'élevant
plus forte, répétait: "Oh! comme je t'aime!
comme je t'aime!" et Yvette la reconnaissait bien, cette
voix-là, celle de sa mère.
Une large goutte d'eau tiède lui tomba sur le front, et
une petite agitation presque imperceptible courut dans les feuilles,
le frémissement de la pluie qui commence.
Puis une rumeur accourut venue de loin, une rumeur confuse, pareille
au bruit du vent dans les branches; c'était l'averse lourde
s'abattant en nappe sur la terre, sur le fleuve, sur les arbres.
En quelques instants, l'eau ruissela autour d'elle, la couvrant,
l'éclaboussant, la pénétrant comme un bain.
Elle ne remuait point, songeant seulement à ce qu'on faisait
sur la terrasse.
Elle les entendit qui se levaient et qui montaient dans leurs
chambres. Des portes se fermèrent à l'intérieur
de la maison; et la jeune fille, obéissant à un
désir de savoir irrésistible, qui l'affolait et
la torturait, se jeta dans l'escalier, ouvrit doucement la porte
du dehors, et traversant le gazon sous la tombée furieuse
de la pluie, courut se cacher dans un massif pour regarder les
fenêtres.
Une seule était éclairée, celle de sa mère.
Et, tout à coup, deux ombres apparurent dans le carré
lumineux, deux ombres côte à côte. Puis, se
rapprochant, elles n'en firent plus qu'une; et un nouvel éclair
projetant sur la façade un rapide et éblouissant
jet de feu, elle les vit qui s'embrassaient, les bras serrés
autour du cou.
Alors, éperdue, sans réfléchir, sans savoir
ce qu'elle faisait, elle cria de toute sa force, d'une voix suraiguë:
"Maman!" comme on crie pour avertir les gens d'un danger
de mort.
Son appel désespéré se perdit dans le clapotement
de l'eau, mais le couple enlacé se sépara, inquiet.
Et une des ombres disparut, tandis que l'autre cherchait à
distinguer quelque chose à travers les ténèbres
du jardin.
Alors, craignant d'être surprise, de rencontrer sa mère
en cet instant, Yvette s'élança vers la maison,
remonta précipitamment l'escalier en laissant derrière
elle une traînée d'eau qui coulait de marche en marche,
et elle s'enferma dans sa chambre, résolue à n'ouvrir
sa porte à personne.
Et sans ôter sa robe ruisselante et collée à
sa chair, elle tomba sur les genoux en joignant les mains, implorant
dans sa détresse quelque protection surhumaine, le secours
mystérieux du ciel, l'aide inconnue qu'on réclame
aux heures de larmes et de désespoir.
Les grands éclairs jetaient d'instant en instant leurs
reflets livides dans sa chambre, et elle se voyait brusquement
dans la glace de son armoire, avec ses cheveux déroulés
et trempes, tellement étrange qu'elle ne se reconnaissait
pas.
Elle demeura là longtemps, si longtemps que l'orage s'éloigna
sans qu'elle s'en aperçût. La pluie cessa de tomber,
une lueur envahit le ciel encore obscurci de nuages, et une fraîcheur
tiède, savoureuse, délicieuse, une fraîcheur
d'herbes et te feuilles mouillées entrait par la fenêtre
ouverte.
Yvette se releva, ôta ses vêtements flasques et froids,
sans songer même à ce qu'elle faisait, et se mit
au lit. Puis elle demeura les yeux fixés sur le jour qui
naissait. Puis elle pleura encore, puis elle songea.
Sa mère! un amant! quelle honte! Mais elle avait lu tant
de livres où des femmes, même des mères, s'abandonnaient
ainsi, pour renaître à l'honneur aux pages du dénouement,
qu'elle ne s'étonnait pas outre mesure de se trouver enveloppée
dans un drame pareil à tous les drames de ses lectures.
La violence de son premier chagrin, l'effarement cruel de la surprise
s'atténuaient un peu déjà dans le souvenir
confus de situations analogues. Sa pensée avait rôdé
en des aventures si tragiques, poétiquement amenées
par les romanciers, que l'horrible découverte lui apparaissait
peu à peu comme la continuation naturelle de quelque feuilleton
commencé la veille.
Elle se dit:
- Je sauverai ma mère.
Et, presque rassérénée par cette résolution
d'héroïne, elle se senti forte, grandie, prête
tout à coup pour le dévouement et pour la lutte.
Et elle réfléchit aux moyens qu'il lui faudrait
employer. Un seul lui parut bon, qui était en rapport avec
sa nature romanesque. Et elle prépara, comme un acteur
prépare la scène qu'il va jouer, l'entretien qu'elle
aurait avec la marquise.
Le soleil s'était levé. Les serviteurs circulaient
dans la maison. La femme de chambre vint avec le chocolat. Yvette
fit poser le plateau sur la table et prononça:
- Vous direz à ma mère que je suis souffrante,
que je vais rester au lit jusqu'au départ de ces messieurs,
que je n'ai pas pu dormir de la nuit, et que je prie qu'on ne
me dérange pas, parce que je veux essayer de me reposer.
La domestique, surprise, regardait la robe trempée et
tombée comme une loque sur le tapis.
- Mademoiselle est donc sortie? dit-elle.
- Oui, j'ai été me promener sous la pluie pour
me rafraîchir.
Et la bonne ramassa les jupes, les bas, les bottines sales; puis
elle s'en alla portant sur un bras, avec des précautions
dégoûtées, ces vêtements trempés
comme des hardes de noyé.
Et Yvette attendit, sachant bien que sa mère allait venir.
La marquise entra, ayant sauté du lit aux premiers mots
de la femme de chambre, car un doute lui était resté
depuis ce cri: "Maman", entendu dans l'ombre.
- Qu'est-ce que tu as? dit-elle.
Yvette la regarda, bégaya:
- J'ai... j'ai...
Puis, saisie par une émotion subite et terrible, elle
se mit à suffoquer. La marquise, étonnée,
demanda de nouveau:
- Qu'est-ce que tu as donc?
Alors, oubliant tous ses projets et ses phrases préparées,
la jeune fille cacha sa figure dans ses deux mains en balbutiant:
- Oh! maman, oh! maman!
Mme Obardi demeura debout devant le lit, trop émue pour
bien comprendre, mais devinant presque tout, avec cet instinct
subtil d'où venait sa force.
Comme Yvette ne pouvait parler, étranglée par les
larmes, sa mère, énervée à la fin
et sentant approcher une explication redoutable, demanda brusquement:
- Voyons, me diras-tu ce qui te prend?
Yvette put à peine prononcer:
- Oh! cette nuit... j'ai vu... ta fenêtre.
La marquise, très pâle, articula:
- Eh bien! quoi?
Sa fille répéta, toujours en sanglotant:
- Oh! maman, oh! maman!
Mme Obardi, dont la crainte et l'embarras se changeaient en colère,
haussa les épaules et se retourna pour s'en aller.
- Je crois vraiment que tu es folle. Quand ce sera fini, tu me
le feras dire.
Mais la jeune fille, tout à coup, dégagea de ses
mains son visage ruisselant de pleurs.
- Non!... écoute... il faut que je te parle... écoute...
Tu vas me promettre... nous allons partir toutes les deux, bien
loin, dans une campagne, et nous vivrons comme des paysannes:
et personne ne saura ce que nous serons devenues! Dis, veux-tu,
maman, je t'en prie, je t'en supplie, veux-tu?
La marquise, interdite, demeurait au milieu de la chambre. Elle
avait aux veines du sang de peuple, du sang irascible. Puis une
honte, une pudeur de mère se mêlant à un vague
sentiment de peur et à une exaspération de femme
passionnée dont l'amour est menacé, elle frémissait,
prête à demander pardon ou à se jeter dans
quelque violence.
- Je ne te comprends pas, dit-elle.
Yvette reprit:
- Je t'ai vue... maman,... cette nuit... Il ne faut plus...
si tu savais... nous allons partir toutes les deux... je t'aimerai
tant que tu oublieras...
Mme Obardi prononça d'une voix tremblante:
- Ecoute, ma fille, il y a des choses que tu ne comprends pas
encore. Eh bien... n'oublie point... n'oublie point... que je
te défends... de me parler jamais... de... de... de ces
choses.
Mais la jeune fille, prenant brusquement le rôle de sauveur
qu'elle s'était imposé, prononça:
- Non, maman, je ne suis plus une enfant, et j'ai le droit de
savoir. Eh bien, je sais que nous recevons des gens mal famés,
des aventuriers, je sais aussi qu'on ne nous respecte pas à
cause de cela. Je sais autre chose encore. Eh bien, il ne faut
plus, entends-tu? je ne veux pas. Nous allons partir; tu vendras
tes bijoux; nous travaillerons s'il le faut, et nous vivrons comme
des honnêtes femmes, quelque part, bien loin. Et si je trouve
à me marier, tant mieux.
Sa mère la regardait de son il noir, irrité.
Elle répondit:
- Tu es folle. Tu vas me faire le plaisir de te lever et de venir
déjeuner avec tout le monde.
- Non, maman. Il y a quelqu'un ici que je ne reverrai pas, tu
me comprends. Je veux qu'il sorte, ou bien c'est moi qui sortirai.
Tu choisiras entre lui et moi.
Elle s'était assise dans son lit, et elle haussait la
voix, parlant comme on parle sur la scène, entrant enfin
dans le drame qu'elle avait rêvé, oubliant presque
son chagrin pour ne se souvenir que de sa mission.
La marquise, stupéfaite, répéta encore une
fois:
- Mais tu es folle..., ne trouvant rien autre chose à
dire.
Yvette reprit avec une énergie théâtrale:
- Non, maman, cet homme quittera la maison, ou c'est moi qui
m'en irai, car je ne faiblirai pas.
- Et où iras-tu?... Que feras-tu?
- Je ne sais pas, peu m'importe... Je veux que nous soyons des
honnêtes femmes.
Ce mot qui revenait "honnêtes femmes" soulevait
la marquise d'une fureur de fille et elle cria:
- Tais-toi! je ne te permets pas de me parler comme ça.
Je vaux autant qu'une autre, entends-tu? Je suis une courtisane,
c'est vrai, et j'en suis fière; les honnêtes femmes
ne me valent pas.
Yvette, atterrée, la regardait; elle balbutia:
- Oh, maman!
Mais la marquise, s'exaltant, s'excitant.
- Eh bien! oui, je suis une courtisane. Après? Si je n'étais
pas une courtisane, moi, tu serais aujourd'hui une cuisinière,
toi, comme j'étais autrefois, et tu ferais des journées
de trente sous, et tu laverais la vaisselle, et ta maîtresse
t'enverrait à la boucherie, entends-tu, et elle te ficherait
à la porte si tu flânais, tandis que tu flânes
toute la journée parce que je suis une courtisane. Voilà.
Quand on n'est rien qu'une bonne, une pauvre fille avec cinquante
francs d'économies, il faut savoir se tirer d'affaire,
si on ne veut pas crever dans la peau d'une meurt-de-faim; et
il n'y a pas deux moyens pour nous, il n'y en a pas deux, entends-tu,
quand on est servante! Nous ne pouvons pas faire fortune, nous,
avec des places, ni avec des tripotages de bourse. Nous n'avons
rien que notre corps, rien que notre corps.
Elle se frappait la poitrine, comme un pénitent qui se
confesse, et, rouge, exaltée, avançant vers le lit:
- Tant pis, quand on est belle fille, faut vivre de ca, ou bien
souffrir de misère toute sa vie... toute sa vie..., pas
de choix.
Puis revenant brusquement à son idée:
- Avec ça qu'elles s'en privent, les honnêtes femmes.
C'est elles qui sont des gueuses, entends-tu, parce que rien ne
les force. Elles ont de l'argent, de quoi vivre et s'amuser, et
elles prennent des hommes par vice. C'est elles qui sont des gueuses.
Elle était debout près de la couche d'Yvette éperdue,
qui avait envie de crier "au secours", de se sauver,
et qui pleurait tout haut comme les enfants qu'on bat.
La marquise se tut, regarda sa fille, et la voyant affolée
de désespoir, elle se sentit elle-même pénétrée
de douleur, de remords, d'attendrissement, de pitié, et
s'abattant sur le lit en ouvrant les bras, elle se mit aussi à
sangloter, et elle balbutia;
- Ma pauvre petite, ma pauvre petite, si tu savais comme tu me
fais mal.
Et elles pleurèrent toutes deux, très longtemps.
Puis la marquise, chez qui le chagrin ne tenait pas, se releva
doucement. Et elle dit tout bas:
- Allons, mignonne, c'est comme ça, que veux-tu? On n'y
peut rien changer maintenant. Il faut prendre la vie comme elle
vient.
Yvette continuait de pleurer. Le coup avait été
trop rude et trop inattendu pour qu'elle pût réfléchir
et se remettre.
Sa mère reprit:
- Voyons, lève-toi, et viens déjeuner, pour qu'on
ne s'aperçoive de rien.
La jeune fille faisait "non" de la tête, sans
pouvoir parler; enfin, elle prononça d'une voix lente,
pleine de sanglots:
- Non, maman, tu sais ce que je t'ai dit, je ne changerai pas
d'avis. Je ne sortirai pas de ma chambre avant qu'ils soient partis.
Je ne veux plus voir personne de ces gens-là, jamais, jamais.
S'ils reviennent, je... je... tu ne me reverras plus.
La marquise avait essuyé ses yeux, et, fatiguée
d'émotion, elle murmura;
- Voyons, réfléchis, sois raisonnable.
Puis, après une minute de silence:
- Oui, il vaut mieux que tu te reposes ce matin. Je viendrai
te voir dans l'après-midi.
Et ayant embrassé sa fille sur le front, elle sortit pour
s'habiller, calmée déjà.
Yvette, dès que sa mère eut disparu, se leva, et
courut pousser le verrou pour être seule, bien seule, puis
elle se mit à réfléchir.
La femme de chambre frappa vers onze heures et demanda à
travers la porte:
- Madame la marquise fait demander si Mademoiselle n'a besoin
de rien, et ce qu'elle veut pour son déjeuner?
Yvette répondit;
- Je n'ai pas faim. Je prie seulement qu'on ne me dérange
pas.
Et elle demeura au lit comme si elle eût été
fort malade.
Vers trois heures, on frappa de nouveau. Elle demanda:
- Qui est là?
Ce fut la voix de sa mère.
- C'est moi, mignonne, je viens voir comment tu vas.
Elle hésita. Que ferait-elle? Elle ouvrit, puis se recoucha.
La marquise s'approcha, et parlant à mi-voix comme auprès
d'une convalescente:
- Eh bien, te trouves-tu mieux? Tu ne veux pas manger un uf?
- Non, merci, rien du tout.
Mme Obardi s'était assise près du lit. Elles demeurèrent
sans rien dire, puis, enfin, comme sa fille restait immobile,
les mains inertes sur les draps.
- Ne vas-tu pas te lever?
Yvette répondit:
- Oui, tout à L'heure.
Puis d'un ton grave et lent:
- J'ai beaucoup réfléchi, maman, et voici... voici
ma résolution. Le passé est le passé, n'en
parlons plus. Mais l'avenir sera différent... ou bien...
ou bien je sais ce qui me resterait à faire. Maintenant,
que ce soit fini là-dessus.
La marquise, qui croyait terminée l'explication, sentit
un peu d'impatience la gagner. C'était trop maintenant.
Cette grande bécasse de fille aurait dû savoir depuis
longtemps. Mais elle ne répondit rien et répéta:
- Te lèves-tu?
- Oui, je suis prête.
Alors sa mère lui servit de femme de chambre, lui apportant
ses bas, son corset, ses jupes; puis elle l'embrassa.
- Veux-tu faire un tour avant dîner?
- Oui, maman.
Et elles allèrent se promener le long de l'eau, sans guère
parler que de choses très banales.
Le lendemain, dès le matin, Yvette s'en alla toute seule
s'asseoir à la place où Servigny lui avait lu l'histoire
des fourmis. Elle se dit:
- Je ne m'en irai pas de là avant d'avoir pris une résolution.
Devant elle, à ses pieds, l'eau coulait, l'eau rapide
du bras vif, pleine de remous, de larges bouillons qui passaient
dans une fuite muette avec des tournoiements profonds.
Elle avait déjà envisagé toutes les faces
de la situation et tous les moyens d'en sortir.
Que ferait-elle si sa mère ne tenait pas scrupuleusement
la condition qu'elle avait posée, ne renonçait pas
à sa vie, à son monde, à tout, pour aller
se cacher avec elle dans un pays lointain?
Elle pouvait partir seule... fuir. Mais où? Comment?
De quoi vivrait-elle?
En travaillant? A quoi? A qui s'adresserait-elle pour trouver
de l'ouvrage? Et puis l'existence morne et humble des ouvrières,
des filles du peuple, lui semblait un peu honteuse, indigne d'elle.
Elle songea à se faire institutrice, comme les jeunes personnes
des romans, et à être aimée, puis épousée
par le fils de la maison. Mais il aurait fallu qu'elle fût
de grande race, qu'elle pût, quand le père exaspéré
lui reprocherait d'avoir volé l'amour de son fils, dire
d'une voix fière:
- Je m'appelle Yvette Obardi.
Elle ne le pouvait pas. Et puis c'eût été
même encore là un moyen banal, usé.
Le couvent ne valait guère mieux. Elle ne se sentait d'ailleurs
aucune vocation pour la vie religieuse, n'ayant qu'une piété
intermittente et fugace. Personne ne pouvait la sauver en l'épousant,
étant ce qu'elle était! Aucun secours n'était
acceptable d'un homme, aucune issue possible, aucune ressource
définitive!
Et puis, elle voulait quelque chose d'énergique, de vraiment
grand, de vraiment fort, qui servirait d'exemple; et elle se résolut
à la mort.
Elle s'y décida tout d'un coup, tranquillement, comme
s'il s'agissait d'un voyage, sans réfléchir, sans
voir la mort, sans comprendre que c'est la fin sans recommencement,
le départ sans retour, l'adieu éternel à
la terre, à la vie.
Elle fut disposée immédiatement à cette
détermination extrême, avec la légèreté
des âmes exaltées et jeunes.
Et elle songea au moyen qu'elle emploierait. Mais tous lui apparaissaient
d'une exécution pénible et hasardeuse, et demandaient
en outre une action violente qui lui répugnait.
Elle renonça bien vite au poignard et au revolver qui
peuvent blesser seulement, estropier ou défigurer, et qui
exigent une main exercée et sûre - à la corde
qui est commune, suicide de pauvre, ridicule et laid -, à
l'eau parce qu'elle savait nager. Restait donc le poison, mais
lequel? Presque tous font souffrir et provoquent des vomissements.
Elle ne voulait ni souffrir, ni vomir. Alors elle songea au chloroforme,
ayant lu dans un fait divers comment avait fait une jeune femme
pour s'asphyxier par ce procédé.
Et elle éprouva aussitôt une sorte de joie de sa
résolution, un orgueil intime, une sensation de fierté.
On verrait ce qu'elle était, ce qu'elle valait.
Elle rentra dans Bougival, et elle se rendit chez le pharmacien,
à qui elle demanda un peu de chloroforme pour une dent
dont elle souffrait. L'homme, qui la connaissait, lui donna une
toute petite bouteille de narcotique.
Alors, elle partit à pied pour Croissy, où elle
se procura une seconde fiole de poison. Elle en obtint une troisième
à Chatou, une quatrième à Rueil, et elle
rentra en retard pour déjeuner. Comme elle avait grand'faim
après cette course, elle mangea beaucoup, avec ce plaisir
des gens que l'exercice a creusés.
Sa mère, heureuse de la voir affamée ainsi, se
sentant tranquille enfin lui dit, comme elles se levaient de table:
- Tous nos amis viendront passer la journée de dimanche.
J'ai invité le prince, le chevalier et M. de Belvigne.
Yvette pâlit un peu, mais ne répondit rien.
Elle sortit presque aussitôt, gagna la gare et prit un
billet pour Paris.
Et pendant tout l'après-midi, elle alla de pharmacie en
pharmacie, achetant dans chacune quelques gouttes de chloroforme.
Elle revint le soir, les poches pleines de petites bouteilles.
Elle recommença le lendemain ce manège, et étant
entrée par hasard chez un droguiste, elle put obtenir,
d'un seul coup, un quart de litre.
Elle ne sortit pas le samedi; c'était un jour couvert
et tiède; elle le passa tout entier sur la terrasse, étendue
sur une chaise longue en osier.
Elle ne pensait presque à rien, très résolue
et très tranquille.
Elle mit, le lendemain, une toilette bleue qui lui allait fort
bien, voulant être belle.
En se regardant dans sa glace elle se dit tout d'un coup: "demain,
je serai morte." Et un singulier frisson lui passa le long
du corps. "Morte! je ne parlerai plus, je ne penserai plus,
personne ne me verra plus. Et moi je ne verrai plus rien de tout
cela!"
Elle contemplait attentivement son visage comme si elle ne l'avait
jamais aperçu, examinant surtout ses yeux, découvrant
mille choses en elle, un caractère secret de sa physionomie
qu'elle ne connaissait pas, s'étonnant de se voir, comme
si elle avait en face d'elle une personne étrangère,
une nouvelle amie.
Elle se disait:
- C'est moi, c'est moi que voilà dans cette glace. Comme
c'est étrange de se regarder soi-même. Sans le miroir
cependant, nous ne nous connaîtrions jamais. Tous les autres
sauraient comment nous sommes, et nous ne le saurions point, nous.
Elle prit ses grands cheveux tressés en nattes et les
ramena sur sa poitrine, suivant de l'il tous ses gestes,
toutes ses poses, tous ses mouvements.
- Comme je suis jolie! pensa-t-elle. Demain, je serai morte,
là, sur mon lit.
Elle regarda son lit, et il lui sembla qu'elle se voyait étendue,
blanche comme ses draps.
- Morte. Dans huit jours, cette figure, ces yeux, ces joues ne
seront plus qu'une pourriture noire, dans une boîte, au
fond de la terre.
Une horrible angoisse lui serra le cur.
Le clair soleil tombait à flots sur la campagne et l'air
doux du matin entrait par la fenêtre.
Elle s'assit, pensant à cela: "Morte." C'était
comme si le monde allait disparaître pour elle; mais non,
puisque rien ne serait changé dans ce monde, pas même
sa chambre. Oui, sa chambre resterait toute pareille avec le même
lit, les mêmes chaises, la même toilette, mais elle
serait partie pour toujours, elle, et personne ne serait triste,
que sa mère peut-être.
On dirait: "Comme elle était jolie! cette petite
Yvette", voilà tout. Et comme elle regardait sa main
appuyée sur le bras de son fauteuil, elle songea de nouveau
à cette pourriture, à cette bouillie noire et puante
que ferait sa chair. Et de nouveau un grand frisson d'horreur
lui courut dans tout le corps, et elle ne comprenait pas bien
comment elle pourrait disparaître sans que la terre tout
entière s'anéantît, tant il lui semblait qu'elle
faisait partie de tout, de la campagne, de l'air, du soleil, de
la vie.
Des rires éclatèrent dans le jardin, un grand bruit
de voix, des appels, cette gaieté bruyante des parties
de campagne qui commencent, et elle reconnut l'organe sonore de
M. de Belvigne qui chantait:
Elle se leva sans réfléchir et vint regarder. Tous
applaudirent. Ils étaient là tous les cinq, avec
deux autres messieurs qu'elle ne connaissait pas.
Elle se recula brusquement, déchirée par la pensée
que ces hommes venaient s'amuser chez sa mère, chez une
courtisane.
La cloche sonna le déjeuner.
- Je vais leur montrer comment on meurt, se dit-elle.
Et elle descendit d'un pas ferme, avec quelque chose de la résolution
des martyres chrétiennes entrant dans le cirque où
les lions les attendaient.
Elle serra les mains en souriant d'une manière affable,
mais un peu hautaine. Servigny lui demanda:
- Etes-vous moins grognon, aujourd'hui, mam'zelle?
Elle répondit d'un ton sévère et singulier:
- Aujourd'hui, je veux faire des folies. Je suis dans mon humeur
de Paris. Prenez garde.
Puis, se tournant vers M. de Belvigne:
- C'est vous qui serez mon patito, mon petit Malvoisie. Je vous
emmène tous, après le déjeuner, à
la fête de Marly.
C'était la fête, en effet, à Marly. On lui
présenta les deux nouveaux venus, le comte de Tamine et
le marquis de Briquetot.
Pendant le repas, elle ne parla guère, tendant sa volonté
pour être gaie dans l'après-midi, pour qu'on ne devinât
rien, pour qu'on s'étonnât davantage, pour qu'on
dît: "Qui l'aurait pensé? Elle semblait si heureuse,
si contente! Que se passe-t-il dans ces têtes-là?"
Elle s'efforçait de ne point songer au soir, à
l'heure choisie, alors qu'ils seraient tous sur la terrasse.
Elle but du vin le plus qu'elle put, pour se monter, et deux
petits verres de fine champagne, et elle était rouge en
sortant de table, un peu étourdie, ayant chaud dans le
corps et chaud dans l'esprit, lui semblait-il, devenue hardie
maintenant et résolue à tout.
- En route! cria-t-elle.
Elle prit le bras de M. de Belvigne et régla la marche
des autres:
- Allons, vous allez former mon bataillon! Servigny, je vous
nomme sergent; vous vous tiendrez en dehors, sur la droite. Puis
vous ferez marcher en tête la garde étrangère,
les deux Exotiques, le prince et le chevalier, puis, derrière,
les deux recrues qui prennent les armes aujourd'hui. Allons!
Ils partirent. Et Servigny se mit à imiter le clairon,
tandis que les deux nouveaux venus faisaient semblant de jouer
du tambour. M. de Belvigne, un peu confus, disait tout bas:
- Mademoiselle Yvette, voyons, soyez raisonnable, vous allez
vous compromettre.
Elle répondit:
- C'est vous que je compromets. Raisiné. Quant à
moi, je m'en fiche un peu. Demain, il n'y paraîtra plus.
Tant pis pour vous, il ne faut pas sortir avec des filles comme
moi.
Ils traversèrent Bougival, a la stupéfaction des
promeneurs. Tous se retournaient; les habitants venaient sur leurs
portes; les voyageurs du petit chemin de fer qui va de Rueil à
Marly les huèrent; les hommes, debout sur les plates-formes,
criaient:
- A l'eau!... à l'eau!...
Yvette marchait d'un pas militaire, tenant par le bras Belvigne
comme on mène un prisonnier. Elle ne riait point, gardant
sur le visage une gravité pâle, une sorte d'immobilité
sinistre. Servigny interrompait son clairon pour hurler des commandements.
Le prince et le chevalier s'amusaient beaucoup, trouvaient ça
très drôle et de haut goût. Les deux jeunes
gens jouaient du tambour d'une façon ininterrompue.
Quand ils arrivèrent sur le lieu de la fête, ils
soulevèrent une émotion. Des filles applaudirent;
des jeunes gens ricanaient; un gros monsieur, qui donnait le bras
à sa femme, déclara, avec une envie dans la voix:
- En voilà qui ne s'embêtent pas.
Elle aperçut des chevaux de bois et força Belvigne
à monter à sa droite tandis que son détachement
escaladait par derrière les bêtes tournantes. Quand
le divertissement fut terminé, elle refusa de descendre,
contraignant son escorte à demeurer cinq fois de suite
sur le dos de ces montures d'enfants, à la grande joie
du public qui criait des plaisanteries. M. de Belvigne, livide,
avait mal au cur en descendant.
Puis elle se mit à vagabonder à travers les baraques.
Elle força tous ces hommes à se faire peser au milieu
d'un cercle de spectateurs. Elle leur fit acheter des jouets ridicules
qu'ils durent porter dans leurs bras. Le prince et le chevalier
commençaient à trouver la plaisanterie trop forte.
Seuls, Servigny et les deux tambours ne se décourageaient
point.
Ils arrivèrent enfin au bout du pays. Alors elle contempla
ses suivants d'une façon singulière, d'un il
sournois et méchant; et une étrange fantaisie lui
passant par la tête, elle les fit ranger sur la berge droite
qui domine le fleuve.
- Que celui qui m'aime le plus se jette à l'eau, dit-elle.
Personne ne sauta. Un attroupement se forma derrière eux.
Des femmes, en tablier blanc, regardaient avec stupeur. Deux troupiers,
en r culotte rouge, riaient d'un air bête.
Elle répéta:
- Donc, il n'y a pas un de vous capable de se jeter à
l'eau sur un désir de moi?
Servigny murmura:
- Ma foi, tant pis. - Et il s'élança, debout, dans
la rivière.
Sa chute jeta des éclaboussures jusqu'aux pieds d'Yvette.
Un murmure d'étonnement et de gaieté s'éleva
dans la foule.
Alors la jeune fille ramassa par terre un petit morceau de bois,
et, le lançant dans le courant:
- Apporte! cria-t-elle.
Le jeune homme se mit à nager, et saisissant dans sa bouche,
à la façon d'un chien, la planche qui flottait,
il la rapporta, puis, remontant la berge, il mit un genou par
terre pour la présenter.
Yvette la prit.
- T'es beau, dit-elle.
Et, d'une tape amicale, elle caressa ses cheveux.
Une grosse dame, indignée, déclara:
- Si c'est possible!
Un autre dit:
- Peut-on s'amuser comme ça!
Un homme prononça:
- C'est pas moi qui me serait baigné pour une donzelle!
Elle reprit le bras de Belvigne, en lui jetant dans la figure:
- Vous n'êtes qu'un oison, mon ami; vous ne savez pas ce
que vous avez raté.
Ils revinrent. elle jetait aux passants des regards irrités.
- Comme tous ces gens ont l'air bête, dit-elle.
Puis, levant les yeux vers le visage de son compagnon:
- Vous aussi, d'ailleurs.
M. de Belvigne salua. S'étant retournée, elle vit
que le prince et le chevalier avaient disparu. Servigny, morne
et ruisselant, ne jouait plus du clairon et marchait, d'un air
triste, à côté des deux jeunes gens fatigués,
qui ne jouaient plus du tambour.
Elle se mit à rire sèchement:
- Vous en avez assez, paraît-il. Voilà pourtant
ce que vous appelez vous amuser, n'est-ce pas? Vous êtes
venus pour ça; je vous en ai donné pour votre argent.
Puis elle marcha sans plus rien dire, et, tout d'un coup, Belvigne
s'aperçut qu'elle pleurait. Effaré, il demanda:
- Qu'avez-vous?
Elle murmura:
- Laissez-moi, cela ne vous regarde pas.
Mais il insistait, comme un sot:
- Oh! mademoiselle, voyons, qu'est-ce que vous avez? Vous a-t-on
fait de la peine?
Elle répéta, avec impatience:
- Taisez-vous donc!
Puis, brusquement, ne résistant plus à la tristesse
désespérée qui lui noyait le cur, elle
se mit à sangloter si violemment qu'elle ne pouvait plus
avancer.
Elle couvrait sa figure sous ses deux mains et haletait avec
des râles dans la gorge, étranglée, étouffée
par la violence de son désespoir.
Belvigne demeurait debout, à côté d'elle,
tout à fait éperdu, répétant:
- Je n'y comprends rien.
Mais Servigny s'avança brusquement.
- Rentrons, mam'zelle, qu'on ne vous voie pas pleurer dans la
rue. Pourquoi faites-vous des folies comme ça, puisque
ça vous attriste?
Et, lui prenant le coude, il l'entraîna. Mais, dès
qu'ils arrivèrent à la grille de la villa, elle
se mit à courir, traversa le jardin, monta l'escalier et
s'enferma chez elle.
Elle ne reparut qu'à l'heure du dîner, très
pâle, très grave. Tout le monde était gai
cependant. Servigny avait acheté chez un marchand du pays
des vêtements d'ouvrier, un pantalon de velours, une chemise
à fleurs, un tricot, une blouse, et il parlait à
la façon des gens du peuple.
Yvette avait hâte qu'on eût fini, sentant son courage
défaillir. Dès que le café fut pris, elle
remonta chez elle.
Elle entendait sous sa fenêtre les voix joyeuses. Le chevalier
faisait des plaisanteries lestes, des jeux de mots d'étranger,
grossiers et maladroits.
Elle écoutait, désespérée. Servigny,
un peu gris, imitait l'ouvrier pochard, appelait la marquise la
patronne. Et, tout d'un coup, il dit à Saval:
- Hé! patron!
Ce fut un rire général.
Alors, Yvette se décida. Elle prit d'abord une feuille
de son papier à lettres et écrivit:
"Bougival, ce dimanche, neuf heures du soir.
"Je meurs pour ne point devenir une fille entretenue.
"YVETTE."
Puis en post-scriptum:
"Adieu, chère maman, pardon."
Elle cacheta l'enveloppe, adressée à Mme la marquise
Obardi.
Puis elle roula sa chaise longue auprès de la fenêtre,
attira une petite table à portée de sa main et plaça
dessus la grande bouteille de chloroforme à côté
d'une poignée de ouate.
Un immense rosier couvert de fleurs qui, parti de la terrasse,
montait jusqu'à sa fenêtre, exhalait dans la nuit
un parfum doux et faible passant par souffles légers; et
elle demeura quelques instants à le respirer. La lune,
à son premier quartier, flottait dans le ciel noir, un
peu rongée à gauche, et voilée parfois par
de petites brumes.
Yvette pensait: "Je vais mourir! je vais mourir!" Et
son cur gonflé de sanglots, crevant de peine, l'étouffait.
Elle sentait en elle un besoin de demander grâce à
quelqu'un, d'être sauvée, d'être aimée.
La voix de Servigny s'éleva. Il racontait une histoire
graveleuse que des éclats de rire interrompaient à
tout instant. La marquise elle-même avait des gaietés
plus fortes que les autres. Elle répétait sans cesse:
- Il n'y a que lui pour dire de ces choses-là! ah! ah!
ah!
Yvette prit la bouteille, la déboucha et versa un peu
de liquide sur le coton. Une odeur puissante, sucrée, étrange,
se répandit; et comme elle approchait de ses lèvres
le morceau de ouate, elle avala brusquement cette saveur forte
et irritante qui la fit tousser.
Alors, fermant la bouche, elle se mit à l'aspirer. Elle
buvait à longs traits cette vapeur mortelle, fermant les
yeux et s'efforçant d'éteindre en elle toute pensée
pour ne plus réfléchir, pour ne plus savoir.
Il lui sembla d'abord que sa poitrine s'élargissait, s'agrandissait,
et que son âme tout à l'heure pesante, alourdie de
chagrin, devenait légère, légère comme
si le poids qui l'accablait se fût soulevé, allégé,
envolé.
Quelque chose de vif et d'agréable la pénétrait
jusqu'au bout des membres, jusqu'au bout des pieds et des mains,
entrait dans sa chair, une sorte d'ivresse vague, de fièvre
douce.
Elle s'aperçut que le coton était sec, et elle
s'étonna de n'être pas encore morte. Ses sens lui
semblaient aiguisés, plus subtils, plus alertes.
Elle entendait jusqu'aux moindres paroles prononcées sur
la terrasse. Le prince Kravalow racontait comment il avait tué
en duel un général autrichien.
Puis, très loin, dans la campagne, elle écoutait
les bruits dans la nuit, les aboiements interrompus d'un chien,
le cri court des crapauds, le frémissement imperceptible
des feuilles.
Elle reprit la bouteille, et imprégna de nouveau le petit
morceau de ouate, puis elle se remit à respirer. Pendant
quelques instants, elle ne ressentit plus rien; puis ce lent et
charmant bien-être qui l'avait envahie déjà,
la ressaisit.
Deux fois elle versa du chloroforme dans le coton, avide maintenant
de cette sensation physique et de cette sensation morale, de cette
torpeur rêvante où s'égarait son âme.
Il lui semblait qu'elle n'avait plus d'os, plus de chair, plus
de jambes, plus de bras. On lui avait ôté tout cela,
doucement, sans qu'elle s'en aperçût. Le chloroforme
avait vidé son corps, ne lui laissant que sa pensée
plus éveillée, plus vivante, plus large, plus libre
qu'elle ne l'avait jamais sentie.
Elle se rappelait mille choses oubliées, des petits détails
de son enfance, des riens qui lui faisaient plaisir. Son esprit,
doué tout à coup d'une agilité inconnue,
sautait aux idées les plus diverses, parcourait mille aventures,
vagabondait dans le passé, et s'égarait dans les
événements espérés de l'avenir. Et
sa pensée active et nonchalante avait un charme sensuel,
elle éprouvait, à songer ainsi, un plaisir divin.
Elle entendait toujours les voix, mais elle ne distinguait plus
les paroles, qui prenaient pour elle d'autres sens. Elle s'enfonçait,
elle s'égarait dans une espèce de féerie
étrange et variée.
Elle était sur un grand bateau qui passait le long d'un
beau pays tout couvert de fleurs. Elle voyait des gens sur la
rive, et ces gens parlaient très fort, puis elle se trouvait
à terre, sans se demander comment; et Servigny, habillé
en prince, venait la chercher pour la conduire à un combat
de taureaux.
Les rues étaient pleines de passants qui causaient, et
elle écoutait ces conversations qui ne l'étonnaient
point, comme si elle eût connu les personnes, car à
travers son ivresse rêvante elle entendait toujours rire
et causer les amis de sa mère sur la terrasse.
Puis tout devint vague.
Puis elle se réveilla, délicieusement engourdie,
et elle eut quelque peine à se souvenir.
Donc, elle n'était pas morte encore.
Mais elle se sentait si reposée, dans un tel bien-être
physique, dans une telle douceur d'esprit qu'elle ne se hâtait
point d'en finir! Elle eût voulu faire durer toujours cet
état d'assoupissement exquis.
Elle respirait lentement et regardait la lune, en face d'elle,
sur les arbres. Quelque chose était changé dans
son esprit. Elle ne pensait plus comme tout à l'heure.
Le chloroforme, en amollissant son corps et son âme, avait
calmé sa peine, et endormi sa volonté de mourir.
Pourquoi ne vivrait-elle pas? Pourquoi ne serait-elle pas aimée?
Pourquoi n'aurait-elle pas une vie heureuse? Tout lui paraissait
possible maintenant, et facile et certain. Tout était doux,
tout était bon, tout était charmant dans la vie.
Mais comme elle voulait songer toujours, elle versa encore cette
eau de rêve sur le coton, et se remit à respirer,
en écartant parfois le poison de sa narine, pour n'en pas
absorber trop, pour ne pas mourir.
Elle regardait la lune et voyait une figure dedans, une figure
de femme. Elle recommençait à battre la campagne
dans la griserie imagée de l'opium. Cette figure se balançait
au milieu du ciel; puis elle chantait; elle chantait, avec une
voix bien connue, l'Alleluia d'amour.
C'était la marquise qui venait de rentrer pour se mettre
au piano.
Yvette avait des ailes maintenant. Elle volait, la nuit, par
une belle nuit claire, au-dessus des bois et des fleuves. Elle
volait avec délices, ouvrant les ailes, battant des ailes,
portée par le vent comme on serait porté par des
caresses. Elle se roulait dans l'air qui lui baisait la peau,
et elle filait si vite, si vite qu'elle n'avait le temps de rien
voir au-dessous d'elle, et elle se trouvait assise au bord d'un
étang, une ligne à la main; elle pêchait.
Quelque chose tirait sur le fil qu'elle sortait de l'eau, en
amenant un magnifique collier de perles, dont elle avait eu envie
quelque temps auparavant. Elle ne s'étonnait nullement
de cette trouvaille, et elle regardait Servigny, venu à
côté d'elle sans qu'elle sût comment, pêchant
aussi et faisant sortir de la rivière un cheval de bois.
Puis elle eut de nouveau la sensation qu'elle se réveillait
et elle entendit qu'on l'appelait en bas.
Sa mère avait dit:
- Eteins donc la bougie.
Puis la voix de Servigny s'éleva claire et comique:
- Eteignez donc vot'bougie, mam'zelle Yvette.
Et tous reprirent en chur:
- Mam'zelle Yvette, éteignez donc votre bougie.
Elle versa de nouveau du chloroforme dans le coton, mais, comme
elle ne voulait pas mourir, elle le tint assez loin de son visage
pour respirer de l'air frais, tout en répandant en sa chambre
L'odeur asphyxiante du narcotique, car elle comprit qu'on allait
monter; et, prenant une posture bien abandonnée, une posture
de morte, elle attendit.
La marquise disait:
- Je suis un peu inquiète! Cette petite folle s'est endormie
en laissant sa lumière sur sa table. Je vais envoyer Clémence
pour l'éteindre et pour fermer la fenêtre de son
balcon qui est restée grande ouverte.
Et bientôt la femme de chambre heurta la porte en appelant:
- Mademoiselle, mademoiselle!
Après un silence elle reprit:
- Mademoiselle, Madame la marquise vous prie d'éteindre
votre bougie et de fermer votre fenêtre.
Clémence attendit encore un peu, puis frappa plus fort
en criant:
- Mademoiselle, mademoiselle!
Comme Yvette ne répondait pas, la domestique s'en alla
et dit à la marquise:
- Mademoiselle est endormie sans doute; son verrou est poussé
et je ne peux pas la réveiller.
Mme Obardi murmura:
- Elle ne va pourtant pas rester comme ça?
Tous alors, sur le conseil de Servigny, se réunirent sous
la fenêtre de la jeune fille, et hurlèrent en chur:
"Hip - hip - hurra - marn'zelle Yvette!"
Leur clameur s'éleva dans la nuit calme, s'envola sous
la lune dans l'air transparent, s'en alla sur le pays dormant;
et ils l'entendirent s'éloigner ainsi que fait le bruit
d'un train qui fuit.
Comme Yvette ne répondit pas, la marquise prononça:
- Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé; je commence à
avoir peur. Alors, Servigny, cueillant les roses rouges du gros
rosier poussé le long du mur et les boutons pas encore
éclos, se mit à les lancer dans la chambre par la
fenêtre.
Au premier qu'elle reçut, Yvette tressauta, faillit crier.
D'autres tombaient sur sa robe, d'autres dans ses cheveux, d'autres,
passant pardessus sa tête, allaient jusqu'au lit, le couvraient
d'une pluie de fleurs. La marquise cria encore une fois, d'une
voix étranglée:
- Voyons, Yvette, réponds-nous.
Alors, Servigny déclara:
- Vraiment, ça n'est pas naturel, je vais grimper par
le balcon. Mais le chevalier s'indigna.
- Permettez, permettez, c'est là une grosse faveur, je
réclame; c'est un trop bon moyen... et un trop bon moment...
pour obtenir un rendez-vous!
Tous les autres, qui croyaient à une farce de la jeune
fille, s'écriaient:
- Nous protestons. C'est un coup monté. Montera pas, montera
pas.
Mais la marquise, émue, répétait:
- Il faut pourtant qu'on aille voir.
Le prince déclara, avec un geste dramatique:
- Elle favorise le duc, nous sommes trahis.
- Jouons à pile ou face qui montera, demanda le chevalier.
Et il tira de sa poche une pièce d'or de cent francs.
Il commença avec le prince:
- Pile, dit-il.
Ce fut face.
Le prince jeta la pièce à son tour, en disant à
Saval:
- Prononcez, monsieur.
Saval prononça:
- Face.
Ce fut pile.
Le prince ensuite posa la même question à tous les
autres. Tous perdirent.
Servigny, qui restait seul en face de lui, déclara de
son air insolent:
- Parbleu, il triche!
Le Russe mit la main sur son cur et tendit la pièce
d'or à son rival, en disant:
- Jouez vous-même, mon cher duc.
Servigny la prit et la lança en criant:
- Face!
Ce fut pile.
Il salua et indiquant de la main le pilier du balcon:
- Montez, mon prince.
Mais le prince regardait autour de lui d'un air inquiet.
- Que cherchez-vous? demanda le chevalier.
- Mais... je... je voudrais bien... une échelle.
Un rire général éclata. Et Saval, s'avançant:
- Nous allons vous aider.
Il l'enleva dans ses bras d'hercule, en recommandant:
- Accrochez-vous au balcon.
Le prince aussitôt s'accrocha, et Saval l'ayant lâché,
il demeura suspendu, agitant ses pieds dans le vide. Alors, Servigny
saisissant ces jambes affolées qui cherchaient un point
d'appui, tira dessus de toute sa force; les mains lâchèrent
et le prince tomba comme un bloc sur le ventre de M. de Belvigne
qui s'avançait pour le soutenir.
- A qui le tour? demanda Servigny.
Mais personne ne se présenta.
- Voyons, Belvigne, de l'audace.
- Merci, mon cher, je tiens à mes os.
- Voyons, chevalier, vous devez avoir l'habitude des escalades.
Je vous cède la place, mon cher duc.
- Heu!... heu!... c'est que je n'y tiens plus tant que ça.
Et Servigny, l'il en éveil, tournait autour du pilier.
Puis, d'un saut, s'accrochant au balcon, il s'enleva par les
poignets, fit un rétablissement comme un gymnaste et franchit
la balustrade.
Tous les spectateurs, le nez en l'air, applaudissaient. Mais
il reparut aussitôt en criant:
- Venez vite! Venez vite! Yvette est sans connaissance!
La marquise poussa un grand cri et s'élança dans
l'escalier.
La jeune fille, les yeux fermés, faisait la morte. Sa
mère entra, affolée, et se jeta sur elle.
- Dites, qu'est-ce qu'elle a? qu'est-ce qu'elle a?
Servigny ramassait la bouteille de chloroforme tombée
sur le parquet:
- Elle s'est asphyxiée, dit-il.
Et il colla son oreille sur le cur, puis il ajouta:
- Mais elle n'est pas morte; nous la ranimerons. Avez-vous ici
de l'ammoniaque?
La femme de chambre, éperdue, répétait:
- De quoi... de quoi... monsieur?
- De l'eau sédative.
- Oui, monsieur.
- Apportez tout de suite, et laissez la porte ouverte pour établir
un courant d'air.
La marquise, tombée sur les genoux, sanglotait.
- Yvette! Yvette! ma fille, ma petite fille, ma fille, écoute,
réponds-moi, Yvette, mon enfant. Oh! mon Dieu! mon Dieu!
qu'est-ce qu'elle a?
Et les hommes effarés remuaient sans rien faire, apportaient
de l'eau, des serviettes, des verres, du vinaigre.
Quelqu'un dit: "Il faut la déshabiller!"
Et la marquise, qui perdait la tête, essaya de dévêtir
sa fille; mais elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Ses mains
tremblaient, s'embrouillaient, se perdaient et elle gémissait:
"Je... je... je ne peux pas, je ne peux pas..."
La femme de chambre était rentrée apportant une
bouteille de pharmacien que Servigny déboucha et dont il
versa la moitié sur un mouchoir. Puis il le colla sous
le nez d'Yvette, qui eut une suffocation.
- Bon, elle respire, dit-il. Ça ne sera rien.
Et il lui lava les tempes, les joues, le cou avec le liquide
à la rude senteur.
Puis il fit signe à la femme de chambre de délacer
la jeune fille, et quand elle n'eut plus qu'une jupe sur sa chemise,
il l'enleva dans ses bras, et la porta jusqu'au lit en frémissant,
remué par l'odeur de ce corps presque nu, par le contact
de cette chair, par la moiteur des seins à peine cachés
qu'il faisait fléchir sous sa bouche.
Lorsqu'elle fut couchée, il se releva fort pâle.
- Elle va revenir à elle, dit-il, ce n'est rien.
Car il l'avait entendue respirer d'une façon continue
et régulière. Mais, apercevant tous les hommes,
les yeux fixés sur Yvette étendue en son lit, une
irritation jalouse le fit tressaillir, et s'avançant vers
eux:
- Messieurs, nous sommes beaucoup trop dans cette chambre; veuillez
nous laisser seuls, M. Saval et moi, avec la marquise.
Il parlait d'un ton sec et plein d'autorité. Les autres
s'en allèrent aussitôt.
Mme Obardi avait saisi son amant à pleins bras, et, la
tête levée vers lui, elle lui criait:
- Sauvez-la... Oh! sauvez-la!...
Mais Servigny, s'étant retourné, vit une lettre
sur la table. Il la saisit d'un mouvement rapide et lut l'adresse.
Il comprit et pensa: "Peut-être ne faut-il pas que
la marquise ait connaissance de cela." Et, déchirant
l'enveloppe, il parcourut d'un regard les deux lignes qu'elle
contenait:
"Je meurs pour ne pas devenir une fille entretenue".
"YVETTE."
"Adieu, ma chère maman. Pardon."
-Diable, pensa-t-il, ça demande réflexion. Et il
cacha la lettre dans sa poche. Puis il se rapprocha du lit, et
aussitôt la pensée lui vint que la jeune fille avait
repris connaissance, mais qu'elle n'osait pas le montrer par honte,
par humiliation, par crainte des questions.
La marquise était tombée à genoux, maintenant,
et elle pleurait, la tête sur le pied du lit. Tout à
coup elle prononça:
- Un médecin, il faut un médecin.
Mais Servigny, qui venait de parler bas avec Saval, lui dit:
- Non, c'est fini. Tenez, allez vous-en une minute, rien qu'une
minute, et je vous promets qu'elle vous embrassera quand vous
reviendrez.
Et le baron, soulevant Mme Obardi par le bras, l'entraîna.
Alors, Servigny, s'asseyant auprès de la couche, prit
la main d'Yvette et prononça:
- Mam'zelle, écoutez-moi...
Elle ne répondit pas. Elle se sentait si bien, si doucement,
si chaudement couchée, qu'elle aurait voulu ne plus jamais
remuer, ne plus jamais parler, et vivre comme ça toujours.
Un bien-être infini l'avait envahie, un bien-être
tel qu'elle n'en avait jamais senti de pareil.
L'air tiède de la nuit entrant par souffles légers,
par souffles de velours, lui passait de temps en temps sur la
face d'une façon exquise, imperceptible. C'était
une caresse, quelque chose comme un baiser du vent, comme l'haleine
lente et rafraîchissante d'un éventail qui aurait
été fait de toutes les feuilles des bois et de toutes
les ombres de la nuit, de la brume des rivières, et de
toutes les fleurs aussi, car les roses jetées d'en bas
dans sa chambre et sur son lit, et les roses grimpées au
balcon, mêlaient leur senteur languissante à la saveur
saine de la brise nocturne.
Elle buvait cet air si bon, les yeux fermés, le cur
reposé dans l'ivresse encore persistante de l'opium, elle
n'avait plus du tout le désir de mourir, mais une envie
forte, impérieuse, de vivre, d'être heureuse, n'importe
comment, d'être aimée, oui, aimée.
Servigny répéta:
- Mam'zelle Yvette, écoutez-moi.
Et elle se décida à ouvrir les yeux. Il reprit,
la voyant ranimée:
- Voyons, voyons, qu'est-ce que c'est que des folies pareilles?
Elle murmura:
- Mon pauvre Muscade, j'avais tant de chagrin.
Il lui serrait la main paternellement:
- C'est ça qui vous avançait à grand-chose,
ah oui! Voyons, vous allez me promettre de ne pas recommencer?
Elle ne répondit pas, mais elle fit un petit mouvement
de tête qu'accentuait un sourire plutôt sensible que
visible.
Il tira de sa poche la lettre trouvée sur la table:
- Est-ce qu'il faut montrer cela à votre mère?
Elle fit "non" d'un signe du front.
Il ne savait plus que dire, car la situation lui paraissait sans
issue. Il murmura:
- Ma chère petite, il faut prendre son parti des choses
les plus pénibles. Je comprends bien votre douleur, et
je vous promets...
Elle balbutia;
- Vous êtes bon...
Ils se turent. Il la regardait. Elle avait dans l'il quelque
chose d'attendri, de défaillant; et, tout d'un coup, elle
souleva les deux bras, comme si elle eût voulu l'attirer.
Il se pencha sur elle, sentant qu'elle l'appelait; et leurs lèvres
s'unirent.
Longtemps ils restèrent ainsi, les yeux fermés.
Mais lui, comprenant qu'il allait perdre la tête, se releva.
Elle lui souriait maintenant d'un vrai sourire de tendresse; et,
de ses deux mains accrochées aux épaules, elle le
retenait.
- Je vais chercher votre mère, dit-il.
Elle murmura:
- Encore une seconde. Je suis si bien.
Puis, après un silence, elle prononça tout bas,
si bas qu'il entendit à peine:
- Vous m'aimerez bien, dites?
Il s'agenouilla près du lit, et baisant le poignet qu'elle
lui avait laissé:
- Je vous adore.
Mais on marchait près de la porte. Il se releva d'un bond
et cria de sa voix ordinaire qui semblait toujours un peu ironique:
- Vous pouvez entrer. C'est fait maintenant.
La marquise s'élança sur sa fille, les deux bras
ouverts, et l'étreignit frénétiquement, couvrant
de larmes son visage, tandis que Servigny, l'âme radieuse,
la chair émue, s'avançait sur le balcon pour respirer
le grand air frais de la nuit, en fredonnant:
29 août - 9 septembre 1884