Le Rêve est une seconde vie.
Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de
corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers
instants du sommeil sont l'image de la mort; un engourdissement
nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons
déterminer l'instant précis où le moi,
sous une autre forme continue l'oeuvre de l'existence. C'est un
souterrain vague qui s'éclaire peu à peu et où
se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures
gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes.
Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine
et fait jouer ces apparitions bizarres; - le monde des Esprits
s'ouvre pour nous.
Swedenborg appelait ces visions
Memorabilia; il les devait à la rêverie plus
souvent qu'au sommeil. L'Ane d'or d'Apulée, la
Divine Comédie du Dante, sont les modèles poétiques
de ces études de l'âme humaine. Je vais essayer,
à leur exemple, de transcrire les impressions d'une longue
maladie qui s'est passée tout entière dans les mystères
de mon esprit; - et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme
maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même,
je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force
et mon activité doublées; il me semblait tout savoir,
tout comprendre; l'imagination m'apportait des délices
infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison,
faudra-t-il regretter de les avoir perdues?...
Cette Vita nuova a eu pour
moi deux phases. Voici les notes qui se rapportent à la
première. - Une dame que j'avais aimée longtemps
et que j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue
pour moi. Peu importe les circonstances de cet événement
qui devait avoir une si grande influence sur ma vie. Chacun peut
chercher dans ses souvenirs l'émotion la plus navrante,
le coup le plus terrible frappé sur l'âme par le
destin; il faut alors se résoudre à mourir ou à
vivre: - je dirai plus tard pourquoi je n'ai pas choisi la mort.
Condamné par celle que j'aimais, coupable d'une faute dont
je n'espérais plus le pardon, il ne me restait qu'à
me jeter dans les enivrements vulgaires; j'affectai la joie et
l'insouciance, je courus le monde, follement épris de la
variété et du caprice; j'aimais surtout les costumes
et les moeurs bizarres des populations lointaines, il me semblait
que je déplaçais ainsi les conditions du bien et
du mal; les termes, pour ainsi dire, de ce qui est sentiment
pour nous autres Français. - Quelle folie, me disais-je,
d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne vous aime
plus. Ceci est la faute de mes lectures; j'ai pris au sérieux
les inventions des poètes, et je me suis fait une Laure
ou une Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle...
Passons à d'autres intrigues, et celle-là sera vite
oubliée. - L'étourdissement d'un joyeux carnaval
dans une ville d'Italie chassa toutes mes idées mélancoliques.
J'étais si heureux du soulagement que j'éprouvais,
que je faisais part de ma joie à tous mes amis, et dans
mes lettres, je leur donnais pour l'état constant de mon
esprit, ce qui n'était que surexcitation fiévreuse.
Un jour, arriva dans la ville une
femme d'une grande renommée qui me prit en amitié
et qui, habituée à plaire et à éblouir,
m'entraîna sans peine dans le cercle de ses admirateurs.
Après une soirée où elle avait été
à la fois naturelle et pleine d'un charme dont tous éprouvaient
l'atteinte, je me sentis épris d'elle à ce point
que je ne voulus pas tarder un instant à lui écrire.
J'étais si heureux de sentir mon coeur capable d'un amour
nouveau!... J'empruntais, dans cet enthousiasme factice, les formules
mêmes qui, si peu de temps auparavant, m'avaient servi pour
peindre un amour véritable et longtemps éprouvé.
La lettre partie, j'aurais voulu la retenir, et j'allai rêver
dans la solitude à ce qui me semblait une profanation de
mes souvenirs.
Le soir rendit à mon nouvel
amour tout le prestige de la veille. La dame se montra sensible
à ce que je lui avais écrit, tout en manifestant
quelque étonnement de ma ferveur soudaine. J'avais franchi,
en un jour, plusieurs degrés des sentiments que l'on peut
concevoir pour une femme avec apparence de sincérité.
Elle m'avoua que je l'étonnais tout en la rendant fière.
J'essayai de la convaincre; mais quoi que je voulusse lui dire,
je ne pus ensuite retrouver dans nos entretiens le diapason de
mon style, de sorte que je fus réduit à lui avouer,
avec larmes, que je m'étais trompé moi-même
en l'abusant. Mes confidences attendries eurent pourtant quelque
charme, et une amitié plus forte dans sa douceur succéda
à de vaines protestations de tendresse.
(Retour à la table des matières)
Plus tard, je la rencontrai dans
une autre ville où se trouvait la dame que j'aimais toujours
sans espoir. Un hasard les fit connaître l'une à
l'autre, et la première eut occasion, sans doute, d'attendrir
à mon égard celle qui m'avait exilé de son
coeur. De sorte qu'un jour, me trouvant dans une société
dont elle faisait partie, je la vis venir à moi et me tendre
la main. Comment interpréter cette démarche et le
regard profond et triste dont elle accompagna son salut? J'y crus
voir le pardon du passé; l'accent divin de la pitié
donnait aux simples paroles qu'elle m'adressa une valeur inexprimable,
comme si quelque chose de la religion se mêlait aux douceurs
d'un amour jusque-là profane, et lui imprimait le caractère
de l'éternité.
Un devoir impérieux me forçait
de retourner à Paris, mais je pris aussitôt la résolution
de n'y rester que peu de jours et de revenir près de mes
deux amies. La joie et l'impatience me donnèrent alors
une sorte d'étourdissement qui se compliquait du soin des
affaires que j'avais à terminer. Un soir, vers minuit,
je remontais un faubourg où se trouvait ma demeure, lorsque,
levant les yeux par hasard, je remarquai le numéro d'une
maison éclairé par un réverbère. Ce
nombre était celui de mon âge. Aussitôt, en
baissant les yeux, je vis devant moi une femme au teint blême,
aux yeux caves, qui me semblait avoir les traits d'Aurélia.
Je me dis: c'est sa mort ou la mienne qui m'est annoncée!
Mais je ne sais pourquoi j'en restai à la dernière
supposition, et je me frappai de cette idée, que ce devait
être le lendemain à la même heure.
Cette nuit-là, je fis un
rêve qui me confirma dans ma pensée. J'errais dans
un vaste édifice composé de plusieurs salles, dont
les unes étaient consacrées à l'étude,
d'autres à la conversation ou aux discussions philosophiques.
Je m'arrêtai avec intérêt dans une des premières,
où je crus reconnaître mes anciens maîtres
et mes anciens condisciples. Les leçons continuaient sur
les auteurs grecs et latins, avec ce bourdonnement monotone qui
semble une prière à la déesse Mnémosine.
- Je passai dans une autre salle où avaient lieu des conférences
philosophiques. J'y pris part quelque temps, puis j'en sortis
pour chercher ma chambre dans une sorte d'hôtellerie aux
escaliers immenses, pleine de voyageurs affairés.
Je me perdis plusieurs fois dans
les longs corridors, et en traversant une des galeries centrales,
je fus frappé d'un spectacle étrange. Un être
d'une grandeur démesurée, - homme ou femme, je ne
sais, - voltigeait péniblement au-dessus de l'espace et
semblait se débattre parmi des nuages épais. Manquant
d'haleine et de force, il tomba enfin au milieu de la cour obscure,
accrochant et froissant ses ailes le long des toits et des balustres.
Je pus le contempler un instant. Il était coloré
de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient de mille reflets
changeants. Vêtu d'une robe longue à plis antiques,
il ressemblait à l'Ange de la Mélancolie,
d'Albrecht Dürer. Je ne pus m'empêcher de pousser des
cris d'effroi, qui me réveillèrent en sursaut.
Le jour suivant, je me hâtai
d'aller voir tous mes amis. Je leur faisais mentalement mes adieux,
et sans leur rien dire de ce qui m'occupait l'esprit, je dissertais
chaleureusement sur des sujets mystiques; je les étonnais
par une éloquence particulière, il me semblait que
je savais tout, et que les mystères du monde se révélaient
à moi dans ces heures suprêmes.
Le soir, lorsque l'heure fatale
semblait s'approcher je dissertais avec deux amis, à la
table d'un cercle, sur la peinture et sur la musique, définissant
à mon point de vue la génération des couleurs
et le sens des nombres. L'un d'eux, nommé Paul ***, voulut
me reconduire chez moi, mais je lui dis que je ne rentrais pas.
"Où vas-tu? me dit-il. - Vers l'Orient!"
Et pendant qu'il m'accompagnait, je me mis à chercher dans
le ciel une Etoile, que je croyais connaître, comme si elle
avait quelque influence sur ma destinée. L'ayant trouvée,
je continuai ma marche en suivant les rues dans la direction desquelles
elle était visible, marchant pour ainsi dire au-devant
de mon destin, et voulant apercevoir l'étoile jusqu'au
moment où la mort devait me frapper. Arrivé cependant
au confluent de trois rues, je ne voulus pas aller plus loin.
Il me semblait que mon ami déployait une force surhumaine
pour me faire changer de place; il grandissait à mes yeux
et prenait les traits d'un apôtre. Je croyais voir le lieu
où nous étions s'élever, et perdre les formes
que lui donnait sa configuration urbaine; - sur une colline, entourée
de vastes solitudes, cette scène devenait le combat de
deux Esprits et comme une tentation biblique. - "Non! disais-je,
je n'appartiens pas à ton ciel. Dans cette étoile
sont ceux qui m'attendent. Ils sont antérieurs à
la révélation que tu as annoncée. Laisse-moi
les rejoindre, car celle que j'aime leur appartient, et c'est
là que nous devons nous retrouver!"
(Retour à la table des matières)
Ici a commencé pour moi ce
que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle.
A dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double,
- et cela, sans que le raisonnement manquât jamais de logique,
sans que la mémoire perdit les plus légers détails
de ce qui m'arrivait. Seulement mes actions, insensées
en apparence, étaient soumises à ce que l'on appelle
illusion, selon la raison humaine...
Cette idée m'est revenue
bien des fois que dans certains moments graves de la vie, tel
Esprit du monde extérieur s'incarnait tout à coup
en la forme d'une personne ordinaire, et agissait ou tentait d'agir
sur nous, sans que cette personne en eût la connaissance
ou en gardât le souvenir.
Mon ami m'avait quitté, voyant
ses efforts inutiles, et me croyant sans doute en proie à
quelque idée fixe que la marche calmerait. Me trouvant
seul, je me levai avec effort et me remis en route dans la direction
de l'étoile sur laquelle je ne cessais de fixer les yeux.
Je chantais en marchant un hymne mystérieux dont je croyais
me souvenir comme l'ayant entendu dans quelque autre existence,
et qui me remplissait d'une joie ineffable. En même temps,
je quittais mes habits terrestres et je les dispersais autour
de moi. La route semblait s'élever toujours et l'étoile
s'agrandir. Puis, je restai les bras étendus, attendant
le moment où l'âme allait se séparer du corps,
attirée magnétiquement dans le rayon de l'étoile.
Alors je sentis un frisson; le regret de la terre et de ceux que
j'y aimais me saisit au coeur, et je suppliai si ardemment en
moi-même l'Esprit qui m'attirait à lui, qu'il me
sembla que je redescendais parmi les hommes. Une ronde de nuit
m'entourait; - j'avais alors l'idée que j'étais
devenu très grand, - et que tout inondé de forces
électriques, j'allais renverser tout ce qui m'approchait.
Il y avait quelque chose de comique dans le soin que je prenais
de ménager les forces et la vie des soldats qui m'avaient
recueilli.
Si je ne pensais que la mission
d'un écrivain est d'analyser sincèrement ce qu'il
éprouve dans les graves circonstances de la vie, et si
je ne me proposais un but que je crois utile, je m'arrêterais
ici, et je n'essayerais pas de décrire ce que j'éprouvai
ensuite dans une série de visions insensées peut-être,
ou vulgairement maladives... Etendu sur un lit de camp, je crus
voir le ciel se dévoiler et s'ouvrir en mille aspects de
magnificences inouïes. Le destin de l'Ame délivrée
semblait se révéler à moi comme pour me donner
le regret d'avoir voulu reprendre pied de toutes les forces de
mon esprit sur la terre que j'allais quitter... D'immenses cercles
se traçaient dans l'infini, comme les orbes que forme l'eau
troublée par la chute d'un corps. Chaque région
peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait et
se fondait tour à tour, et une divinité, toujours
la même, rejetait en souriant les masques furtifs de ses
diverses incarnations, et se réfugiait enfin, insaisissable,
dans les mystiques splendeurs du ciel d'Asie.
Cette vision céleste, par
un de ces phénomènes que tout le monde a pu éprouver
dans certains rêves, ne me laissait pas étranger
à ce qui se passait autour de moi. Couché sur un
lit de camp, j'entendais que les soldats s'entretenaient d'un
inconnu arrêté comme moi et dont la voix avait retenti
dans la même salle. Par un singulier effet de vibration,
il me semblait que cette voix résonnait dans ma poitrine
et que mon âme se dédoublait pour ainsi dire, - distinctement
partagée entre la vision et la réalité. Un
instant j'eus l'idée de me retourner avec effort vers celui
dont il était question, puis je frémis en me rappelant
une tradition bien connue en Allemagne, qui dit que chaque homme
a un double, et que lorsqu'il le voit, la mort est proche.
- Je fermai les yeux et j'entrai dans un état d'esprit
confus où les figures fantasques ou réelles qui
m'entouraient se brisaient en mille apparences fugitives. Un instant
je vis près de moi deux de mes amis qui me réclamaient,
les soldats me désignèrent; puis la porte s'ouvrit,
et quelqu'un de ma taille, dont je ne voyais pas la figure, sortit
avec mes amis que je rappelais en vain. "Mais on se trompe!
m'écriais-je; c'est moi qu'ils sont venus chercher et c'est
un autre qui sort!" Je fis tant de bruit, que l'on me mit
au cachot.
J'y restai plusieurs heures dans
une sorte d'abrutissement; enfin, les deux amis que j'avais cru
voir déjà vinrent me chercher avec une voiture.
Je leur racontai tout ce qui s'était passé, mais
ils nièrent être venus dans la nuit. Je dînai
avec eux assez tranquillement, mais à mesure que la nuit
approchait il me sembla que j'avais à redouter l'heure
même qui la veille avait risqué de m'être fatale.
Je demandai à l'un d'eux une bague orientale qu'il avait
au doigt et que je regardais comme un ancien talisman, et prenant
un foulard, je la nouai autour de mon col, en ayant soin de tourner
le chaton, composé d'une turquoise, sur un point de la
nuque où je sentais une douleur. Selon moi, ce point était
celui par où l'âme risquerait de sortir au moment
où un certain rayon, parti de l'étoile que j'avais
vue la veille, coïnciderait relativement à moi avec
le zénith. Soit par hasard, soit par l'effet de ma forte
préoccupation, je tombai comme foudroyé, à
la même heure que la veille. On me mit sur un lit, et pendant
longtemps je perdis le sens et la liaison des images qui s'offrirent
à moi.
Cet état dura plusieurs jours.
Je fus transporté dans une maison de santé. Beaucoup
de parents et d'amis me visitèrent sans que j'en eusse
la connaissance. La seule différence pour moi de la veille
au sommeil était que, dans la première, tout se
transfigurait à mes yeux; chaque personne qui m'approchait
semblait changée, les objets matériels avaient comme
une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de
la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient,
de manière à m'entretenir dans une série
constante d'impressions qui se liaient entre elles, et dont le
rêve, plus dégagé des éléments
extérieurs, continuait la probabilité.
(Retour à la table des matières)
Un soir, je crus avec certitude
être transporté sur les bords du Rhin. En face de
moi se trouvaient des rocs sinistres dont la perspective s'ébauchait
dans l'ombre. J'entrai dans une maison riante, dont un rayon du
soleil couchant traversait gaiement les contrevents verts que
festonnait la vigne. Il me semblait que je rentrais dans une demeure
connue, celle d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis
plus d'un siècle. Les tableaux ébauchés étaient
suspendus çà et là; l'un d'eux représentait
la fée célèbre de ce rivage. Une vieille
servante, que j'appelai Marguerite et qu'il me semblait connaître
depuis l'enfance, me dit: "N'allez-vous pas vous mettre sur
le lit? car vous venez de loin, et votre oncle rentrera tard;
on vous réveillera pour souper." Je m'étendis
sur un lit à colonnes drapé de perse à grandes
fleurs rouges. Il y avait en face de moi une horloge rustique
accrochée au mur, et sur cette horloge un oiseau qui se
mit à parler comme une personne. Et j'avais l'idée
que l'âme de mon aïeul était dans cet oiseau;
mais je ne m'étonnais pas plus de son langage et de sa
forme que de me voir transporté comme d'un siècle
en arrière. L'oiseau me parlait de personnes de ma famille
vivantes ou mortes en divers temps, comme si elles existaient
simultanément, et me dit: "Vous voyez que votre oncle
avait eu soin de faire son portrait d'avance... maintenant,
elle est avec nous." Je portai les yeux sur une toile
qui représentait une femme en costume ancien à l'allemande,
penchée sur le bord du fleuve, et les yeux attirés
vers une touffe de myosotis. - Cependant la nuit s'épaississait
peu à peu, et les aspects, les sons et le sentiment des
lieux se confondaient dans mon esprit somnolent; je crus tomber
dans un abîme qui traversait le globe. Je me sentais emporté
sans souffrance par un courant de métal fondu, et mille
fleuves pareils, dont les teintes indiquaient les différences
chimiques, sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux
et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau. Tous
coulaient, circulaient et vibraient ainsi, et j'eus le sentiment
que ces courants étaient composés d'âmes vivantes,
à l'état moléculaire, que la rapidité
de ce voyage m'empêchait seule de distinguer. Une clarté
blanchâtre s'infiltrait peu à peu dans ces conduits,
et je vis enfin s'élargir, ainsi qu'une vaste coupole,
un horizon nouveau où se traçaient des îles
entourées de flots lumineux. Je me trouvai sur une côte
éclairée de ce jour sans soleil, et je vis un vieillard
qui cultivait la terre. Je le reconnus pour le même qui
m'avait parlé par la voix de l'oiseau, et soit qu'il me
parlât, soit que je le comprisse en moi-même, il devenait
clair pour moi que les aïeux prenaient la forme de certains
animaux pour nous visiter sur la terre, et qu'ils assistaient
ainsi, muets observateurs, aux phases de notre existence.
Le vieillard quitta son travail
et m'accompagna jusqu'à une maison qui s'élevait
près de là. Le paysage qui nous entourait me rappelait
celui d'un pays de la Flandre française où mes parents
avaient vécu et où se trouvent leurs tombes: le
champ entouré de bosquets à la lisière du
bois, le lac voisin, la rivière et le lavoir, le village
et sa rue qui monte, les collines de grès sombre et leurs
touffes de genêts et de bruyères, image rajeunie
des lieux que j'avais aimés. Seulement la maison où
j'entrai ne m'était point connue. Je compris qu'elle avait
existé dans je ne sais quel temps, et qu'en ce monde que
je visitais alors, le fantôme des choses accompagnait celui
du corps.
J'entrai dans une vaste salle où
beaucoup de personnes étaient réunies. Partout je
retrouvais des figures connues. Les traits des parents morts que
j'avais pleurés se trouvaient reproduits dans d'autres
qui, vêtus de costumes plus anciens, me faisaient le même
accueil paternel. Ils paraissaient s'être assemblés
pour un banquet de famille. Un de ces parents vint à moi
et m'embrassa tendrement. Il portait un costume ancien dont les
couleurs semblaient pâlies, et sa figure souriante, sous
ses cheveux poudrés, avait quelque ressemblance avec la
mienne. Il me semblait plus précisément vivant que
les autres, et pour ainsi dire en rapport plus volontaire avec
mon esprit. - C'était mon oncle. Il me fit placer près
de lui, et une sorte de communication s'établit entre nous;
car je ne puis dire que j'entendisse sa voix; seulement, à
mesure que ma pensée se portait sur un point, l'explication
m'en devenait claire aussitôt, et les images se précisaient
devant mes yeux comme des peintures animées.
- Cela est donc vrai, disais-je
avec ravissement, nous sommes immortels et nous conservons ici
les images du monde que nous avons habité. Quel bonheur
de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours
autour de nous!... J'étais bien fatigué de la vie!
- Ne te hâte pas, dit-il,
de te réjouir, car tu appartiens encore au monde d'en haut
et tu as à supporter de rudes années d'épreuves.
Le séjour qui t'enchante a lui-même ses douleurs,
ses luttes et ses dangers. La terre où nous avons vécu
est toujours le théâtre où se nouent et se
dénouent nos destinées; nous sommes les rayons du
feu central qui l'anime et qui déjà s'est affaibli...
- Eh quoi! dis-je, la terre pourrait
mourir, et nous serions envahis par le néant?
- Le néant, dit-il, n'existe
pas dans le sens qu'on l'entend; mais la terre est elle-même
un corps matériel dont la somme des esprits est l'âme.
La matière ne peut pas plus périr que l'esprit,
mais elle peut se modifier selon le bien et selon le mal. Notre
passé et notre avenir sont solidaires. Nous vivons dans
notre race et notre race vit en nous.
Cette idée me devint aussitôt
sensible et, comme si les murs de la salle se fussent ouverts
sur des perspectives infinies, il me semblait voir une chaîne
non interrompue d'hommes et de femmes en qui j'étais et
qui étaient moi-même; les costumes de tous les peuples,
les images de tous les pays apparaissaient distinctement à
la fois, comme si mes facultés d'attention s'étaient
multipliées sans se confondre, par un phénomène
d'espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle
d'action dans une minute de rêve. Mon étonnement
s'accrut en voyant que cette immense énumération
se composait seulement des personnes qui se trouvaient dans la
salle et dont j'avais vu les images se diviser et se combiner
en mille aspects fugitifs.
- Nous sommes sept, dis-je à
mon oncle.
- C'est en effet, dit-il, le nombre
typique de chaque famille humaine, et, par extension, sept fois
sept, (Note 1) et davantage.
Je ne puis espérer de faire
comprendre cette réponse, qui pour moi-même est restée
très obscure. La métaphysique ne me fournit pas
de termes pour la perception qui me vint alors du rapport de ce
nombre de personnes avec l'harmonie générale. On
conçoit bien dans le père et la mère l'analogie
des forces électriques de la nature; mais comment établir
les centres individuels émanés d'eux, - dont ils
émanent comme une figure animique collective, dont
la combinaison serait à la fois multiple et bornée?
Autant vaudrait demander compte à la fleur du nombre de
ses pétales ou des divisions de sa corolle..., au sol des
figures qu'il trace au soleil, des couleurs qu'il produit.
(Retour à la table des matières)
Tout changeait de forme autour de
moi. L'esprit avec qui je m'entretenais n'avait plus le même
aspect. C'était un jeune homme qui désormais recevait
plutôt de moi les idées qu'il ne me les communiquait...
Etais-je allé trop loin dans ces hauteurs qui donnent le
vertige? Il me sembla comprendre que ces questions étaient
obscures ou dangereuses, même pour les esprits du monde
que je percevais alors... Peut-être aussi un pouvoir supérieur
m'interdisait-il ces recherches. Je me vis errant dans les rues
d'une cité très populeuse et inconnue. Je remarquai
qu'elle était bossuée de collines et dominée
par un mont tout couvert d'habitations. A travers le peuple de
cette capitale, je distinguais certains hommes qui paraissaient
appartenir à une nation particulière; leur air vif,
résolu, l'accent énergique de leurs traits me faisaient
songer aux races indépendantes et guerrières des
pays de montagnes ou de certaines îles peu fréquentées
par les étrangers; toutefois c'est au milieu d'une grande
ville et d'une population mélangée et banale qu'ils
savaient maintenir ainsi leur individualité farouche. Qu'étaient
donc ces hommes? Mon guide me fit gravir des rues escarpées
et bruyantes où retentissaient les bruits divers de l'industrie.
Nous montâmes encore par de longues séries d'escaliers,
au-delà desquels la vue se découvrit. Çà
et là, des terrasses revêtues de treillages, des
jardinets ménagés sur quelques espaces aplatis,
des toits des pavillons légèrement construits, peints
et sculptés avec une capricieuse patience; des perspectives
reliées par de longues traînées de verdures
grimpantes séduisaient l'oeil et plaisaient à l'esprit
comme l'aspect d'une oasis délicieuse, d'une solitude ignorée
au-dessus du tumulte et de ces bruits d'en bas, qui là
n'étaient plus qu'un murmure. On a souvent parlé
de nations proscrites, vivant dans l'ombre des nécropoles
et des catacombes; c'était ici le contraire sans doute.
Une race heureuse s'était créé cette retraite
aimée des oiseaux, des fleurs, de l'air pur et de la clarté.
"Ce sont, me dit mon guide, les anciens habitants de cette
montagne qui domine la ville où nous sommes en ce moment.
Longtemps ils y ont vécu simples de moeurs, aimants et
justes, conservant les vertus naturelles des premiers jours du
monde. Le peuple environnant les honorait et se modelait sur eux."
Du point où j'étais
alors, je descendis, suivant mon guide, dans une de ces hautes
habitations dont les toits réunis présentaient cet
aspect étrange. Il me semblait que mes pieds s'enfonçaient
dans les couches successives des édifices de différents
âges. Ces fantômes de constructions en découvraient
toujours d'autres où se distinguait le goût particulier
de chaque siècle, et cela me représentait l'aspect
des fouilles que l'on fait dans les cités antiques, si
ce n'est que c'était aéré, vivant, traversé
des mille jeux de la lumière. Je me trouvai enfin dans
une vaste chambre où je vis un vieillard travaillant devant
une table à je ne sais quel ouvrage d'industrie. - Au moment
où je franchissais la porte, un homme vêtu de blanc,
dont je distinguais mal la figure, me menaça d'une arme
qu'il tenait à la main; mais celui qui m'accompagnait lui
fit signe de s'éloigner. Il semblait qu'on eût voulu
m'empêcher de pénétrer le mystère de
ces retraites. Sans rien demander à mon guide, je compris
par intuition que ces hauteurs et en même temps ces profondeurs
étaient la retraite des habitants primitifs de la montagne.
Bravant toujours le flot envahissant des accumulations de races
nouvelles, ils vivaient là, simples de moeurs, aimants et
justes, adroits, fermes et ingénieux, - et pacifiquement
vainqueurs des masses aveugles qui avaient tant de fois envahi
leur héritage. Eh quoi! ni corrompus, ni détruits,
ni esclaves; purs, quoique ayant vaincu l'ignorance; conservant
dans l'aisance les vertus de la pauvreté. - Un enfant s'amusait
à terre avec des cristaux, des coquillages et des pierres
gravées, faisant sans doute un jeu d'une étude.
Une femme âgée, mais belle encore, s'occupait des
soins du ménage. En ce moment plusieurs jeunes gens entrèrent
avec bruit, comme revenant de leurs travaux. Je m'étonnais
de les voir tous vêtus de blanc; mais il paraît que
c'était une illusion de ma vue; pour la rendre sensible,
mon guide se mit à dessiner leur costume qu'il teignit
de couleurs vives, me faisant comprendre qu'ils étaient
ainsi en réalité. La blancheur qui m'étonnait
provenait peut-être d'un éclat particulier, d'un
jeu de lumière où se confondaient les teintes ordinaires
du prisme. Je sortis de la chambre et je me vis sur une terrasse
disposée en parterre. Là se promenaient et jouaient
des jeunes filles et des enfants. Leurs vêtements me paraissaient
blancs comme les autres, mais ils étaient agrémentés
par des broderies de couleur rose. Ces personnes étaient
si belles, leurs traits si gracieux, et l'éclat de leur
âme transparaissait si vivement à travers leurs formes
délicates, qu'elles inspiraient toutes une sorte d'amour
sans préférence et sans désir, résumant
tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse.
Je ne puis rendre le sentiment que
j'éprouvai au milieu de ces êtres charmants qui m'étaient
chers sans que je les connusse. C'était comme une famille
primitive et céleste, dont les yeux souriants cherchaient
les miens avec une douce compassion. Je me mis à pleurer
à chaudes larmes, comme au souvenir d'un paradis perdu.
Là, je sentis amèrement que j'étais un passant
dans ce monde à la fois étranger et chéri,
et je frémis à la pensée que je devais retourner
dans la vie. En vain, femmes et enfants se pressaient autour de
moi comme pour me retenir. Déjà leurs formes ravissantes
se fondaient en vapeurs confuses; ces beaux visages pâlissaient,
et ces traits accentués, ces yeux étincelants se
perdaient dans une ombre où luisait encore le dernier éclair
du sourire...
Telle fut cette vision ou tels furent
du moins les détails principaux dont j'ai gardé
le souvenir. L'état cataleptique où je m'étais
trouvé pendant plusieurs jours me fut expliqué scientifiquement,
et les récits de ceux qui m'avaient vu ainsi me causaient
une sorte d'irritation quand je voyais qu'on attribuait à
l'aberration d'esprit les mouvements ou les paroles coïncidant
avec les diverses phases de ce qui constituait pour moi une série
d'événements logiques. J'aimais davantage ceux de
mes amis qui, par une patiente complaisance ou par suite d'idées
analogues aux miennes, me faisaient faire de longs récits
des choses que j'avais vues en esprit. L'un d'eux me dit en pleurant:
"N'est-ce pas que c'est vrai qu'il y a un Dieu? Oui!"
lui dis-je avec enthousiasme.
Et nous nous embrassâmes comme
deux frères de cette patrie mystique que j'avais entrevue.
- Quel bonheur je trouvai d'abord dans cette conviction! Ainsi
ce doute éternel de l'immortalité de l'âme
qui affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour
moi. Plus de mort, plus de tristesse, plus d'inquiétude.
Ceux que j'aimais, parents, amis me donnaient des signes certains
de leur existence éternelle, et je n'étais plus
séparé d'eux que par les heures du jour. J'attendais
celles de la nuit dans une douce mélancolie.
(Retour à la table des matières)
Un rêve que je fis encore
me confirma dans cette pensée. Je me trouvai tout à
coup dans une salle qui faisait partie de la demeuré de
mon aïeul. Elle semblait s'être agrandie seulement.
Les vieux meubles luisaient d'un poli merveilleux, les tapis et
les rideaux étaient comme remis à neuf, un jour
trois fois plus brillant que le jour naturel arrivait par la croisée
et par la porte, et il y avait dans l'air une fraîcheur
et un parfum des premières matinées tièdes
du printemps. Trois femmes travaillaient dans cette pièce,
et représentaient, sans leur ressembler absolument, des
parentes et des amies de ma jeunesse. Il semblait que chacune
eût les traits de plusieurs de ces personnes. Les contours
de leurs figures variaient comme la flamme d'une lampe, et à
tout moment quelque chose de l'une passait dans l'autre; le sourire,
la voix, la teinte des yeux, de la chevelure, la taille, les gestes
familiers s'échangeaient comme si elles eussent vécu
de la même vie, et chacune était ainsi un composé
de toutes, pareille à ces types que les peintres imitent
de plusieurs modèles pour réaliser une beauté
complète.
La plus âgée me parlait
avec une voix vibrante et mélodieuse que je reconnaissais
pour l'avoir entendue dans l'enfance, et je ne sais ce qu'elle
me disait qui me frappait par sa profonde justesse. Mais elle
attira ma pensée sur moi-même, et je me vis vêtu
d'un petit habit brun de forme ancienne, entièrement tissu
à l'aiguille de fils ténus comme ceux des toiles
d'araignées. Il était coquet, gracieux et imprégné
de douces odeurs. Je me sentais tout rajeuni et tout pimpant dans
ce vêtement qui sortait de leurs doigts de fée, et
je les remerciais en rougissant, comme si je n'eusse été
qu'un petit enfant devant de grandes belles dames. Alors l'une
d'elles se leva et se dirigea vers le jardin.
Chacun sait que dans les rêves
on ne voit jamais le soleil, bien qu'on ait souvent la perception
d'une clarté beaucoup plus vive. Les objets et les corps
sont lumineux par eux-mêmes. Je me vis dans un petit parc
où se prolongeaient des treilles en berceaux chargés
de lourdes grappes de raisins blancs et noirs; à mesure
que la dame qui me guidait s'avançait sous ces berceaux,
l'ombre des treillis croisés variait encore pour mes yeux
ses formes et ses vêtements. Elle en sortit enfin, et nous
nous trouvâmes dans un espace découvert. On y apercevait
à peine la trace d'anciennes allées qui l'avaient
jadis coupé en croix. La culture était négligée
depuis longues années, et des plants épars de clématites,
de houblon, de chèvrefeuille, de jasmin, de lierre, d'aristoloche
étendaient entre des arbres d'une croissance vigoureuse
leurs longues traînées de lianes. Des branches pliaient
jusqu'à terre chargées de fruits, et parmi des touffes
d'herbes parasites s'épanouissaient quelques fleurs de
jardin revenues à l'état sauvage.
De loin en loin s'élevaient
des massifs de peupliers, d'acacias et de pins, au sein desquels
on entrevoyait des statues noircies par le temps. J'aperçus
devant moi un entassement de rochers couverts de lierre d'où
jaillissait une source d'eau vive, dont le clapotement harmonieux
résonnait sur un bassin d'eau dormante à demi voilée
des larges feuilles de nénuphar.
La dame que je suivais, développant
sa taille élancée dans un mouvement qui faisait
miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant, entoura gracieusement
de son bras nu une longue tige de rose trémière,
puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière,
de telle sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme,
et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les festons
de ses vêtements; tandis que sa figure et ses bras imprimaient
leurs contours aux nuages pourprés du ciel. Je la perdais
ainsi de vue à mesure qu'elle se transfigurait, car elle
semblait s'évanouir dans sa propre grandeur. "Oh!
ne fuis pas! m'écriai-je... car la nature meurt avec toi!"
Disant ces mots, je marchais péniblement
à travers les ronces, comme pour saisir l'ombre agrandie
qui m'échappait, mais je me heurtai à un pan de
mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme.
En le relevant, j'eus la persuasion que c'était le sien...
Je reconnus des traits chéris, et portant les yeux autour
de moi, je vis que le jardin avait pris l'aspect d'un cimetière.
Des voix disaient: "L'Univers est dans la nuit!"
(Retour à la table des matières)
Ce rêve si heureux à
son début me jeta dans une grande perplexité. Que
signifiait-il? Je ne le sus que plus tard. Aurélia était
morte.
Je n'eus d'abord que la nouvelle
de sa maladie. Par suite de l'état de mon esprit, je ne
ressentis qu'un vague chagrin mêlé d'espoir. Je croyais
moi-même n'avoir que peu de temps à vivre, et j'étais
désormais assuré de l'existence d'un monde où
les coeurs aimants se retrouvent. D'ailleurs elle m'appartenait
bien plus dans sa mort que dans sa vie... Egoïste pensée
que ma raison devait payer plus tard par d'amers regrets.
Je ne voudrais pas abuser des pressentiments;
le hasard fait d'étranges choses; mais je fus alors vivement
préoccupé d'un souvenir de notre union trop rapide.
Je lui avais donné une bague d'un travail ancien dont le
chaton était formé d'une opale taillée en
coeur. Comme cette bague était trop grande pour son doigt,
j'avais eu l'idée fatale de la faire couper pour en diminuer
l'anneau, je ne compris ma faute qu'en entendant le bruit de la
scie. Il me sembla voir couler du sang...
Les soins de l'art m'avaient rendu
à la santé sans avoir encore ramené dans
mon esprit le cours régulier de la raison humaine. La maison
où je me trouvais, située sur une hauteur, avait
un vaste jardin planté d'arbres précieux. L'air
pur de la colline où elle était située, les
premières haleines du printemps, les douceurs d'une société
toute sympathique, m'apportaient de longs jours de calme.
Les premières feuilles des
sycomores me ravissaient par la vivacité de leurs couleurs,
semblables aux panaches des coqs de Pharaon. La vue qui s'étendait
au-dessus de la plaine présentait du matin au soir des
horizons charmants, dont les teintes graduées plaisaient
à mon imagination. Je peuplais les coteaux et les nuages
de figures divines dont il me semblait voir distinctement les
formes. - Je voulus fixer davantage mes pensées favorites,
et à l'aide de charbons et de morceaux de briques que je
ramassais, je couvris bientôt les murs d'une série
de fresques où se réalisaient mes impressions. Une
figure dominait toujours les autres: c'était celle d'Aurélia,
peinte sous les traits d'une divinité, telle qu'elle m'était
apparue dans mon rêve. Sous ses pieds tournait une roue,
et les dieux lui faisaient cortège. Je parvins à
colorier ce groupe en exprimant le suc des herbes et des fleurs.
- Que de fois j'ai rêvé devant cette chère
idole! Je fis plus, je tentai de figurer avec de la terre le corps
de celle que j'aimais. Tous les matins mon travail était
à refaire, car les fous, jaloux de mon bonheur, se plaisaient
à en détruire l'image.
On me donna du papier, et pendant
longtemps je m'appliquai à représenter, par mille
figures accompagnées de récits de vers et d'inscriptions
en toutes les langues connues, une sorte d'histoire du monde mêlée
de souvenirs d'étude et de fragments de songes que ma préoccupation
rendait plus sensible ou qui en prolongeait la durée. Je
ne m'arrêtais pas aux traditions modernes de la création.
Ma pensée remontait au-delà: j'entrevoyais, comme
en un souvenir, le premier pacte formé par les génies
au moyen de talismans. J'avais essayé de réunir
les pierres de la Table sacrée, et représenter
à l'entour les sept premiers Eloïm qui s'étaient
partagé le monde.
Ce système d'histoire, emprunté
aux traditions orientales, commençait par l'heureux accord
des Puissances de la nature, qui formulaient et organisaient l'univers.
- Pendant la nuit qui précéda mon travail, je m'étais
cru transporté dans une planète obscure où
se débattaient les premiers germes de la création.
Du sein de l'argile encore molle s'élevaient des palmiers
gigantesques, des euphorbes vénéneux et des acanthes
tortillées autour des cactus; - les figures arides des
rochers s'élançaient comme des squelettes de cette
ébauche de création, et de hideux reptiles serpentaient,
s'élargissaient ou s'arrondissaient au milieu de l'inextricable
réseau d'une végétation sauvage. La pâle
lumière des astres éclairait seule les perspectives
bleuâtres de cet étrange horizon; cependant à
mesure que ces créations se formaient, une étoile
plus lumineuse y puisait les germes de la clarté.
(Retour à la table des matières)
Puis, les monstres changeaient de
forme, et dépouillant leurs premières peaux, se
dressaient plus puissants sous des pattes gigantesques; l'énorme
masse de leurs corps brisait les branches et les herbages, et,
dans le désordre de la nature, ils se livraient des combats
auxquels je prenais part moi-même, car j'avais un corps
aussi étrange que les leurs. Tout à coup une singulière
harmonie résonna dans nos solitudes, et il semblait que
les cris, les rugissements et les sifflements confus des êtres
primitifs se modulassent désormais sur cet air divin. Les
variations se succédaient à l'infini, la planète
s'éclairait peu à peu, des formes divines se dessinaient
sur la verdure et sur les profondeurs des bocages, et, désormais
domptés, tous les monstres que j'avais vus dépouillaient
leurs formes bizarres et devenaient hommes et femmes; d'autres
revêtaient, dans leurs transformations, la figure des bêtes
sauvages, des poissons et des oiseaux.
Qui donc avait fait ce miracle?
Une déesse rayonnante guidait, dans ces nouveaux avatars,
l'évolution rapide des humains. Il s'établit alors
une distinction de races qui, partant de l'ordre des oiseaux,
comprenait aussi les bêtes, les poissons et les reptiles.
C'étaient les Dives, les Péris, les Ondins et les
Salamandres; chaque fois qu'un de ces êtres mourait, il
renaissait aussitôt sous une forme plus belle et chantait
la gloire des dieux. - Cependant l'un des Eloïm eut la pensée
de créer une cinquième race, composée des
éléments de la terre, et qu'on appela les Afrites.
- Ce fut le signal d'une révolution complète parmi
les Esprits qui ne voulurent pas reconnaître les nouveaux
possesseurs du monde. Je ne sais combien de mille ans durèrent
ces combats qui ensanglantèrent le globe. Trois des Eloïm
avec les Esprits de leurs races furent enfin relégués
au midi de la terre, où ils fondèrent de vastes
royaumes. Ils avaient emporté les secrets de la divine
cabale qui lie les mondes, et prenaient leur force dans
l'adoration de certains astres auxquels ils correspondent toujours.
Ces nécromans, bannis aux confins de la terre, s'étaient
entendus pour se transmettre la puissance. Entouré de femmes
et d'esclaves, chacun de leurs souverains s'était assuré
de pouvoir renaître sous la forme d'un de ses enfants. Leur
vie était de mille ans. De puissants cabalistes les enfermaient,
à l'approche de leur mort, dans des sépulcres bien
gardés où ils les nourrissaient d'élixirs
et de substances conservatrices. Longtemps encore ils gardaient
les apparences de la vie, puis, semblables à la chrysalide
qui file son cocon, ils s'endormaient quarante jours pour renaître
sous la forme d'un jeune enfant qu'on appelait plus tard à
l'empire.
Cependant les forces vivifiantes
de la terre s'épuisaient à nourrir ces familles,
dont le sang toujours le même inondait des rejetons nouveaux.
Dans de vastes souterrains, creusés sous les hypogées
et sous les pyramides, ils avaient accumulé tous les trésors
des races passées et certains talismans qui les protégeaient
contre la colère des dieux.
C'est dans le centre de l'Afrique,
au-delà des montagnes de la Lune et de l'antique Ethiopie,
qu'avaient lieu ces étranges mystères: longtemps
j'y avais gémi dans la captivité ainsi qu'une partie
de la race humaine. Les bocages que j'avais vus si verts ne portaient
plus que de pâles fleurs et des feuillages flétris;
un soleil implacable dévorait ces contrées, et les
faibles enfants de ces éternelles dynasties semblaient
accablés du poids de la vie. Cette grandeur imposante et
monotone, réglée par l'étiquette et les cérémonies
hiératiques, pesait à tous sans que personne osât
s'y soustraire. Les vieillards languissaient sous le poids de
leurs couronnes et de leurs ornements impériaux, entre
des médecins et des prêtres, dont le savoir leur
garantissait l'immortalité. Quant au peuple, à tout
jamais engrené dans les divisions des castes, il ne pouvait
compter ni sur la vie, ni sur la liberté. Au pied des arbres
frappés de mort et de stérilité, aux bouches
des sources taries, on voyait sur l'herbe brûlée
se flétrir des enfants et des jeunes femmes énervés
et sans couleur. La splendeur des chambres royales, la majesté
des portiques, l'éclat des vêtements et des parures
n'étaient qu'une faible consolation aux ennuis éternels
de ces solitudes.
Bientôt les peuples furent
décimés par des maladies, les bêtes et les
plantes moururent, et les immortels eux-mêmes, dépérissaient
sous leurs habits pompeux. - Un fléau plus grand que les
autres vint tout à coup rajeunir et sauver le monde. La
constellation d'Orion ouvrit au ciel les cataractes des eaux;
la terre, trop chargée par les glaces du pôle opposé,
fit un demi-tour sur elle-même, et les mers, surmontant
leurs rivages, refluèrent sur les plateaux de l'Afrique
et de l'Asie; l'inondation pénétra les sables, remplit
les tombeaux et les pyramides, et, pendant quarante jours, une
arche mystérieuse se promena sur les mers portant l'espoir
d'une création nouvelle.
Trois des Eloïm s'étaient
réfugiés sur la cime la plus haute des montagnes
d'Afrique. Un combat se livra entre eux. Ici ma mémoire
se trouble et je ne sais quel fut le résultat de cette
lutte suprême. Seulement je vois encore debout, sur un pic
baigné des eaux, une femme abandonnée par eux, qui
crie les cheveux épars, se débattant contre la mort.
Ses accents plaintifs dominaient le bruit des eaux... Fut-elle
sauvée? je l'ignore. Les dieux, ses frères, l'avaient
condamnée; mais au-dessus de sa tête brillait l'Etoile
du soir, qui versait sur son front des rayons enflammés.
L'hymne interrompu de la terre et
des cieux retentit harmonieusement pour consacrer l'accord des
races nouvelles. Et pendant que les fils de Noé travaillaient
péniblement aux rayons d'un soleil nouveau, les nécromans,
blottis dans leurs demeures souterraines, y gardaient toujours
leurs trésors et se complaisaient dans le silence et dans
la nuit. Parfois ils sortaient timidement de leurs asiles et venaient
effrayer les vivants ou répandre parmi les méchants
les leçons funestes de leurs sciences.
Tels sont les souvenirs que je retraçais
par une sorte de vague intuition du passé: je frémissais
en reproduisant les traits hideux de ces races maudites. Partout
mourait, pleurait ou languissait l'image souffrante de la Mère
éternelle. A travers les vagues civilisations de l'Asie
et de l'Afrique, on voyait se renouveler toujours une scène
sanglante d'orgie et de carnage que les mêmes esprits reproduisaient
sous des formes nouvelles.
La dernière se passait à
Grenade, où le talisman sacré s'écroulait
sous les coups ennemis des chrétiens et des Maures. Combien
d'années encore le monde aura-t-il à souffrir, car
il faut que la vengeance de ces éternels ennemis se renouvelle
sous d'autres cieux! Ce sont les tronçons divisés
du serpent qui entoure la terre... Séparés par le
fer, ils se rejoignent dans un hideux baiser cimenté par
le sang des hommes.
(Retour à la table des matières)
Telles furent les images qui se
montrèrent tour à tour devant mes yeux. Peu à
peu le calme était rentré dans mon esprit, et je
quittai cette demeure qui était pour moi un paradis. Des
circonstances fatales préparèrent longtemps après
une rechute qui renoua la série interrompue de ces étranges
rêveries. - Je me promenais dans la campagne préoccupé
d'un travail qui se rattachait aux idées religieuses. En
passant devant une maison, j'entendis un oiseau qui parlait selon
quelques mots qu'on lui avait appris, mais dont le bavardage confus
me parut avoir un sens; il me rappela celui de la vision que j'ai
racontée plus haut, et je sentis un frémissement
de mauvais augure. Quelques pas plus loin, je rencontrai un ami
que je n'avais pas vu depuis longtemps et qui demeurait dans une
maison voisine. Il voulut me faire voir sa propriété,
et, dans cette visite, il me fit monter sur une terrasse élevée
d'où l'on découvrait un vaste horizon. C'était
au coucher du soleil. En descendant les marches d'un escalier
rustique, je fis un faux pas, et ma poitrine alla porter sur l'angle
d'un meuble. J'eus assez de force pour me relever et m'élançai
jusqu'au milieu du jardin, me croyant frappé à mort,
mais voulant, avant de mourir, jeter un dernier regard au soleil
couchant. Au milieu des regrets qu'entraîne un tel moment,
je me sentais heureux de mourir ainsi, à cette heure, et
au milieu des arbres, des treilles et des fleurs d'automne. Ce
ne fut cependant qu'un évanouissement, après lequel
j'eus encore la force de regagner ma demeure pour me mettre au
lit. La fièvre s'empara de moi; en me rappelant de quel
point j'étais tombé, je me souvins que la vue que
j'avais admirée donnait sur un cimetière, celui
même où se trouvait le tombeau d'Aurélia.
Je n'y pensai véritablement qu'alors, sans quoi je pourrais
attribuer ma chute à l'impression que cet aspect m'aurait
fait éprouver. - Cela même me donna l'idée
d'une fatalité plus précise. Je regrettai d'autant
plus que la mort ne m'eût pas réuni à elle.
Puis, en y songeant, je me dis que je n'en étais pas digne.
Je me représentai amèrement la vie que j'avais menée
depuis sa mort, me reprochant, non de l'avoir oubliée,
ce qui n'était point arrivé, mais d'avoir, en de
faciles amours, fait outrage à sa mémoire. L'idée
me vint d'interroger le sommeil, mais son image, qui m'était
apparue souvent, ne revenait plus dans mes songes. Je n'eus d'abord
que des rêves confus, mêlés de scènes
sanglantes. Il semblait que toute une race fatale se fût
déchaînée au milieu du monde idéal
que j'avais vu autrefois et dont elle était la reine. Le
même Esprit qui m'avait menacé, - lorsque j'entrais
dans la demeure de ces familles pures qui habitaient les hauteurs
de la Ville mystérieuse, - passa devant moi, non
plus dans ce costume blanc qu'il portait jadis, ainsi que ceux
de sa race, mais vêtu en prince d'Orient. Je m'élançai
vers lui, le menaçant, mais il se tourna tranquillement
vers moi. O terreur! ô colère! c'était mon
visage, c'était toute ma forme idéalisée
et grandie... Alors je me souvins de celui qui avait été
arrêté la même nuit que moi et que, selon ma
pensée, on avait fait sortir sous mon nom du corps de garde,
lorsque deux amis étaient venus pour me chercher. Il portait
à la main une arme dont je distinguais mal la forme, et
l'un de ceux qui l'accompagnaient dit: "C'est avec cela qu'il
l'a frappé."
Je ne sais comment expliquer que
dans mes idées les événements terrestres
pouvaient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela est
plus facile à sentir qu'à énoncer
clairement (Note 2) . Mais quel était
donc cet Esprit qui était moi et en dehors de moi. Etait-ce
le Double des légendes, ou ce frère mystique
que les Orientaux appellent Ferouër? - N'avais-je
pas été frappé de l'histoire de ce chevalier
qui combattit toute une nuit dans une forêt contre un inconnu
qui était lui-même? Quoi qu'il en soit, je crois
que l'imagination humaine n'a rien inventé qui ne soit
vrai, dans ce monde ou dans les autres, et je ne pouvais douter
de ce que j'avais vu si distinctement.
Une idée terrible me vint:
"L'homme est double", me dis-je. - "Je sens deux
hommes en moi", a écrit un Père de l'Eglise.
- Le concours de deux âmes a déposé ce germe
mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue deux
portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure.
Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle
et celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux
ennemis: le bon et le mauvais génie. "Suis-je le bon?
suis-je le mauvais? me disais-je. En tout cas, l'autre
m'est hostile... Qui sait s'il n'y a pas telle circonstance ou
tel âge où ces deux esprits se séparent? Attachés
au même corps tous deux par une affinité matérielle,
peut-être l'un est-il promis à la gloire et au bonheur,
l'autre à l'anéantissement ou à la souffrance
éternelle?" Un éclair fatal traversa tout à
coup cette obscurité... Aurélia n'était plus
à moi!... Je croyais entendre parler d'une cérémonie
qui se passait ailleurs, et des apprêts d'un mariage mystique
qui était le mien, et où l'autre allait profiter
de l'erreur de mes amis et d'Aurélia elle-même. Les
personnes les plus chères qui venaient me voir et me consoler
me paraissaient en proie à l'incertitude, c'est-à-dire
que les deux parties de leurs âmes se séparaient
aussi à mon égard, l'une affectionnée et
confiante, l'autre comme frappée de mort à mon égard.
Dans ce que ces personnes me disaient, il y avait un sens double,
bien que toutefois elles ne s'en rendissent pas compte, puisqu'elles
n'étaient pas en esprit comme moi. Un instant même
cette pensée me sembla comique en songeant à Amphitryon
et à Sosie. Mais si ce symbole grotesque était autre
chose, - si, comme dans d'autres fables de l'antiquité,
c'était la vérité fatale sous un masque de
folie. "Eh bien, me dis-je, luttons contre l'esprit fatal,
luttons contre le dieu lui-même avec les armes de la tradition
et de la science. Quoi qu'il fasse dans l'ombre et la nuit, j'existe,
- et j'ai pour le vaincre tout le temps qu'il m'est donné
encore de vivre sur la terre."
(Retour à la table des matières)
Comment peindre l'étrange
désespoir où ces idées me réduisirent
peu à peu? Un mauvais génie avait pris ma place
dans le monde des âmes, - pour Aurélia, c'était
moi-même, et l'esprit désolé qui vivifiait
mon corps, affaibli, dédaigné, méconnu d'elle,
se voyait à jamais destiné au désespoir ou
au néant. J'employai toutes les forces de ma volonté
pour pénétrer encore le mystère dont j'avais
levé quelques voiles. Le rêve se jouait parfois de
mes efforts et n'amenait que des figures grimaçantes et
fugitives. Je ne puis donner ici qu'une idée assez bizarre
de ce qui résulta de cette contention d'esprit. Je me sentais
glisser comme sur un fil tendu dont la longueur était infinie.
La terre, traversée de veines colorées de métaux
en fusion, comme je l'avais vue déjà, s'éclaircissait
peu à peu par l'épanouissement du feu central, dont
la blancheur se fondait avec les teintes cerise qui coloraient
les flancs de l'orbe intérieur. Je m'étonnais de
temps en temps de rencontrer de vastes flaques d'eau, suspendues
comme le sont les nuages dans l'air, et toutefois offrant une
telle densité, qu'on pouvait en détacher des flocons;
mais il est clair qu'il s'agissait là d'un liquide différent
de l'eau terrestre, et qui était sans doute l'évaporation
de celui qui figurait la mer et les fleuves pour le monde des
esprits.
J'arrivai en vue d'une vaste plage
montueuse et toute couverte d'une espèce de roseaux de
teinte verdâtre, jaunis aux extrémités comme
si les feux du soleil les eussent en partie desséchés,
- mais je n'ai pas vu de soleil plus que les autres fois. - Un
château dominait la côte que je me mis à gravir.
Sur I 'autre versant, je vis s'étendre une ville immense.
Pendant que j'avais traversé la montagne, la nuit était
venue, et j'apercevais les lumières des habitations et
des rues. En descendant, je me trouvai dans un marché où
l'on vendait des fruits et des légumes pareils à
ceux du Midi.
Je descendis par un escalier obscur
et me trouvai dans les rues. On affichait l'ouverture d'un casino,
et les détails de sa distribution se trouvaient énoncés
par articles. L'encadrement typographique était fait de
guirlandes de fleurs si bien représentées et coloriées,
qu'elles semblaient naturelles. - Une partie du bâtiment
était encore en construction. J'entrai dans un atelier
où je vis des ouvriers qui modelaient en glaise un animal
énorme de la forme d'un lama, mais qui paraissait devoir
être muni de grandes ailes. Ce monstre était comme
traversé d'un jet de feu qui l'animait peu à peu,
de sorte qu'il se tordait, pénétré par mille
filets pourprés, formant les veines et les artères
et fécondant pour ainsi dire l'inerte matière, qui
se revêtait d'une végétation instantanée
d'appendices fibreux d'ailerons et de touffes laineuses. Je m'arrêtai
à contempler ce chef-d'oeuvre, où l'on semblait
avoir surpris les secrets de la création divine. "C'est
que nous avons ici, me dit-on, le feu primitif qui anima les premiers
êtres... Jadis il s'élançait jusqu'à
la surface de la terre, mais les sources se sont taries."
Je vis aussi des travaux d'orfèvrerie où l'on employait
deux métaux inconnus sur la terre; l'un rouge qui semblait
correspondre au cinabre, et l'autre bleu d'azur. Les ornements
n'étaient ni martelés, ni ciselés, mais se
formaient, se coloraient et s'épanouissaient comme les
plantes métalliques qu'on fait naître de certaines
mixtions chimiques. "Ne créerait-t-on pas aussi des
hommes?" dis-je à l'un des travailleurs; mais il me
répliqua: "Les hommes viennent d'en haut et non d'en
bas: pouvons-nous nous créer nous-mêmes? Ici, l'on
ne fait que formuler par les progrès successifs de nos
industries une matière plus subtile que celle qui compose
la croûte terrestre. Ces fleurs qui vous paraissent naturelles,
cet animal qui semblera vivre, ne seront que des produits de l'art
élevé au plus haut point de nos connaissances, et
chacun les jugera ainsi."
Telles sont à peu près
les paroles, ou qui me furent dites, ou dont je crus percevoir
la signification. Je me mis à parcourir les salles du casino
et j'y vis une grande foule, dans laquelle je distinguai quelques
personnes qui m'étaient connues, les unes vivantes, d'autres
mortes en divers temps. Les premiers semblaient ne pas me voir,
tandis que les autres me répondaient sans avoir l'air de
me connaître. J'étais arrivé à la plus
grande salle, qui était toute tendue de velours ponceau
à bandes d'or tramé, formant de riches dessins.
Au milieu se trouvait un sofa en forme de trône. Quelques
passants s'y asseyaient pour en éprouver l'élasticité;
mais, les préparatifs n'étant pas terminés,
ils se dirigeaient vers d'autres salles. On parlait d'un mariage
et de l'époux qui, disait-on, devait arriver pour annoncer
le moment de la fête. Aussitôt un transport insensé
s'empara de moi. J'imaginai que celui qu'on attendait était
mon double qui devait épouser Aurélia, et
je fis un scandale qui sembla consterner l'assemblée. Je
me mis à parler avec violence, expliquant mes griefs et
invoquant le secours de ceux qui me connaissaient. Un vieillard
me dit: "Mais on ne se conduit pas ainsi, vous effrayez tout
le monde." Alors je m'écriai: "Je sais bien qu'il
m'a frappé déjà de ses armes, mais je l'attends
sans crainte et je connais le signe qui doit le vaincre."
En ce moment un des ouvriers de
l'atelier que j'avais visité en entrant parut tenant une
longue barre, dont l'extrémité se composait d'une
boule rougie au feu. Je voulus m'élancer sur lui, mais
la boule qu'il tenait en arrêt menaçait toujours
ma tête. On semblait autour de moi me railler de mon impuissance...
Alors je me reculai jusqu'au trône, l'âme pleine d'un
indicible orgueil, et je levai le bras pour faire un signe qui
me semblait avoir une puissance magique. Le cri d'une femme, distinct
et vibrant, empreint d'une douleur déchirante, me réveilla
en sursaut! Les syllabes d'un mot inconnu que j'allais prononcer
expiraient sur mes lèvres... Je me précipitai à
terre et je me mis à prier avec ferveur en pleurant à
chaudes larmes. - Mais quelle était donc cette voix qui
venait de résonner si douloureusement dans la nuit?
Elle n'appartenait pas au rêve;
c'était la voix d'une personne vivante, et pourtant c'était
pour moi la voix et l'accent d'Aurélia...
J'ouvris ma fenêtre; tout
était tranquille, et le cri ne se répéta
plus. - Je m'informai au-dehors, personne n'avait rien entendu.
- Et cependant, je suis encore certain que le cri était
réel et que l'air des vivants en avait retenti... Sans
doute, on me dira que le hasard a pu faire qu'à ce moment-là
même une femme souffrante ait crié dans les environs
de ma demeure. - Mais selon ma pensée, les événements
terrestres étaient liés à ceux du monde invisible.
C'est un de ces rapports étranges dont je ne me rends pas
compte moi-même et qu'il est plus aisé d'indiquer
que de définir...
Qu'avais-je fait? J'avais troublé
l'harmonie de l'univers magique où mon âme puisait
la certitude d'une existence immortelle. J'étais maudit
peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable
en offensant la loi divine; je ne devais plus attendre que la
colère et le mépris! Les ombres irritées
fuyaient en jetant des cris et traçant dans l'air des cercles
fatals, comme les oiseaux à l'approche d'un orage.
(Retour à la table des matières)
Eurydice! Eurydice!
Une seconde fois perdue!
Tout est fini, tout est passé!
C'est moi maintenant qui dois mourir et mourir sans espoir. -
Qu'est-ce donc que la mort? Si c'était le néant...
Plût à Dieu! Mais Dieu lui-même ne peut faire
que la mort soit le néant.
Pourquoi donc est-ce la première
fois, depuis si longtemps, que je songe à lui? Le
système fatal qui s'était créé dans
mon esprit n'admettait pas cette royauté solitaire... ou
plutôt elle s'absorbait dans la somme des êtres: c'était
le dieu de Lucrétius, impuissant et perdu dans son immensité.
Elle, pourtant, croyait à
Dieu, et j'ai surpris un jour le nom de Jésus sur ses lèvres.
Il en coulait si doucement que j'en ai pleuré. O mon Dieu!
cette larme, cette larme... Elle est séchée depuis
si longtemps! Cette larme, mon Dieu! rendez-la-moi!
Lorsque l'âme flotte incertaine
entre la vie et le rêve, entre le désordre de l'esprit
et le retour de la froide réflexion, c'est dans la pensée
religieuse que l'on doit chercher des secours; - je n'en ai jamais
pu trouver dans cette philosophie qui ne nous présente
que des maximes d'égoïsme ou tout au plus de réciprocité,
une expérience vaine, des doutes amers; elle lutte contre
les douleurs morales en anéantissant la sensibilité;
pareille à la chirurgie, elle ne sait que retrancher l'organe
qui fait souffrir. - Mais pour nous, nés dans des jours
de révolutions et d'orages, où toutes les croyances
ont été brisées; - élevés tout
au plus dans cette foi vague qui se contente de quelques pratiques
extérieures et dont l'adhésion indifférente
est plus coupable peut-être que l'impiété
ou l'hérésie, - il est bien difficile, dès
que nous en sentons le besoin, de reconstruire l'édifice
mystique dont les innocents et les simples admettent dans leurs
coeurs la figure toute tracée. "L'arbre de science
n'est pas l'arbre de vie!" Cependant, pouvons-nous rejeter
de notre esprit ce que tant de générations intelligentes
y ont versé de bon ou de funeste? L'ignorance ne s'apprend
pas.
J'ai meilleur espoir de la bonté
de Dieu: peut-être touchons-nous à l'époque
prédite où la science, ayant accompli son cercle
entier de synthèse et d'analyse, de croyance et de négation,
pourra s'épurer elle-même et faire jaillir du désordre
et des ruines la cité merveilleuse de l'avenir... Il ne
faut pas faire si bon marché de la raison humaine, que
de croire qu'elle gagne quelque chose à s'humilier tout
entière, car ce serait accuser sa céleste origine...
Dieu appréciera la pureté des intentions sans doute,
et quel est le père qui se complairait à voir son
fils abdiquer devant lui tout raisonnement et toute fierté!
L'apôtre qui voulait toucher pour croire n'a pas été
maudit pour cela!
Qu'ai-je écrit là?
Ce sont des blasphèmes. L'humilité chrétienne
ne peut parler ainsi. De telles pensées sont loin d'attendrir
l'âme. Elles ont sur le front les éclairs d'orgueil
de la couronne de Satan... Un pacte avec Dieu lui-même?...
O science! ô vanité!
J'avais réuni quelques livres
de cabale. Je me plongeai dans cette étude, et j'arrivai
à me persuader que tout était vrai dans ce qu'avait
accumulé là-dessus l'esprit humain pendant des siècles.
La conviction que je m'étais formée de l'existence
du monde extérieur coïncidait trop bien avec mes lectures
pour que je doutasse désormais des révélations
du passé. Les dogmes et les rites des diverses religions
me paraissaient s'y rapporter de telle sorte que chacune possédait
une certaine portion de ces arcanes qui constituaient ses moyens
d'expansion et de défense. Ces forces pouvaient s'affaiblir,
s'amoindrir et disparaître, ce qui amenait l'envahissement
de certaines races par d'autres, nulles ne pouvant être
victorieuses ou vaincues que par l'Esprit.
Toutefois, me disais-je, il est
sûr que ces sciences sont mélangées d'erreurs
humaines. L'alphabet magique, l'hiéroglyphe mystérieux
ne nous arrivent qu'incomplets et faussés soit par le temps,
soit par ceux-là même qui ont intérêt
à notre ignorance; retrouvons la lettre perdue ou le signe
effacé, recomposons la gamme dissonante, et nous prendrons
force dans le monde des esprits.
C'est ainsi que je croyais percevoir
les rapports du monde réel avec le monde des esprits. La
terre, ses habitants et leur histoire étaient le théâtre
où venaient s'accomplir les actions physiques qui préparaient
l'existence et la situation des êtres immortels attachés
à sa destinée. Sans agiter le mystère impénétrable
de l'éternité des mondes, ma pensée remonta
à l'époque où le soleil, pareil à
la plante qui le représente, qui de sa tête inclinée
suit la révolution de sa marche céleste, semait
sur la terre les germes féconds des plantes et des animaux.
Ce n'était autre chose que le feu même qui, étant
un composé d'âmes, formulait instinctivement la demeure
commune. L'Esprit de l'Etre-Dieu, reproduit et pour ainsi dire
reflété sur la terre, devenait le type commun des
âmes humaines, dont chacune, par suite, était à
la fois homme et Dieu. Tels furent les Eloïm.
Quand on se sent malheureux, on
songe au malheur des autres. J'avais mis quelque négligence
à visiter un de mes amis les plus chers, qu'on m avait
dit malade. En me rendant à la maison où il était
traité, je me reprochais vivement cette faute. Je fus encore
plus désolé lorsque mon ami me raconta qu'il avait
été la veille au plus mal. J'entrai dans une chambre
d'hospice, blanchie à la chaux. Le soleil découpait
des angles joyeux sur les murs et se jouait sur un vase de fleurs
qu'une religieuse venait de poser sur la table du malade. C'était
presque la cellule d'un anachorète italien. - Sa figure
amaigrie, son teint semblable à l'ivoire jauni, relevé
par la couleur noire de sa barbe et de ses cheveux, ses yeux illuminés
d'un reste de fièvre, peut-être aussi l'arrangement
d'un manteau à capuchon jeté sur ses épaules,
en faisaient pour moi un être à moitié différent
de celui que j'avais connu. Ce n'était plus le joyeux compagnon
de mes travaux et de mes plaisirs: il y avait en lui un apôtre.
Il me raconta comment il s'était vu au plus fort des souffrances
de son mal saisi d'un dernier transport qui lui parut être
le moment suprême. Aussitôt la douleur avait cessé
comme par prodige. - Ce qu'il me raconta ensuite est impossible
à rendre: un rêve sublime dans les espaces les plus
vagues de l'infini, une conversation avec un être à
la fois différent et participant de lui-même, et
à qui, se croyant mort, il demandait où était
Dieu. "Mais Dieu est partout, lui répondait son esprit;
il est en toi-même et en tous. Il te juge, il t'écoute,
il te conseille; c'est toi et moi qui pensons et rêvons
ensemble, - et nous ne nous sommes jamais quittés, et nous
sommes éternels!"
Je ne puis citer autre chose de
cette conversation, que j'ai peut-être mal entendue ou mal
comprise. Je sais seulement que l'impression en fut très
vive. Je n'ose attribuer à mon ami les conclusions que
j'ai peut-être faussement tirées de ses paroles.
J'ignore même si le sentiment qui en résulte n'est
pas conforme à l'idée chrétienne.
Dieu est avec lui, m'écriai
je... mais il n'est plus avec moi! O malheur! je l'ai chassé
de moi-même, je l'ai menacé, je l'ai maudit! C'était
bien lui, ce frère mystique, qui s'éloignait de
plus en plus de mon âme et qui m'avertissait en vain! Cet
époux préféré, ce roi de gloire, c'est
lui qui me juge et me condamne, et qui emporte à jamais
dans son ciel celle qu'il m'eût donnée et dont je
suis indigne désormais!
(Retour à la table des matières)
Je ne puis dépeindre l'abattement
où me jetèrent ces idées. "Je comprends,
me dis-je, j'ai préféré la créature
au créateur; j'ai déifié mon amour et j'ai
adoré, selon les rites païens, celle dont le dernier
soupir a été consacré au Christ. Mais si
cette religion dit vrai, Dieu peut me pardonner encore. Il peut
me la rendre si je m'humilie devant lui; peut-être son esprit
reviendra-t-il en moi!" J'errais dans les rues, au hasard.
plein de cette pensée. Un convoi croisa ma marche, il se
dirigeait vers le cimetière où elle avait été
ensevelie; j'eus l'idée de m'y rendre en me joignant au
cortège. "J'ignore, me disais-je, quel est ce mort
que l'on conduit à la fosse, mais je sais maintenant que
les morts nous voient et nous entendent, - peut-être sera-t-il
content de se voir suivi d'un frère de douleurs, plus triste
qu'aucun de ceux qui l'accompagnent." Cette idée me
fit verser des larmes, et sans doute on crut que j'étais
un des meilleurs amis du défunt. O larmes bénies!
depuis longtemps votre douceur m'était refusée!...
Ma tête se dégageait, et un rayon d'espoir me guidait
encore. Je me sentais la force de prier, et j'en jouissais avec
transport.
Je ne m'informai pas même
du nom de celui dont j'avais suivi le cercueil. Le cimetière
où j'étais entré m'était sacré
à plusieurs titres. Trois parents de ma famille maternelle
y avaient été ensevelis; mais je ne pouvais aller
prier sur leurs tombes, car elles avaient été transportées
depuis plusieurs années dans une terre éloignée,
lieu de leur origine. - Je cherchai longtemps la tombe d'Aurélia,
et je ne pus la retrouver. Les dispositions du cimetière
avaient été changées, - peut-être aussi
ma mémoire était-elle égarée... Il
me semblait que ce hasard, cet oubli, ajoutaient encore à
ma condamnation. - Je n'osai pas dire aux gardiens le nom d'une
morte sur laquelle je n'avais religieusement aucun droit... Mais
je me souvins que j'avais chez moi l'indication précise
de la tombe, et j'y courus, le coeur palpitant, la tête
perdue. Je l'ai dit déjà: j'avais entouré
mon amour de superstitions bizarres. - Dans un petit coffret qui
lui avait appartenu, je conservais sa dernière lettre.
Oserai-je avouer encore que j'avais fait de ce coffret une sorte
de reliquaire qui me rappelait de longs voyages où sa pensée
m'avait suivi: une rose cueillie dans les jardins de Schoubrah,
un morceau de bandelette rapportée d'Egypte, des feuilles
de laurier cueillies dans la rivière de Beyrouth, deux
petits cristaux dorés, des mosaïques de Sainte-Sophie,
un grain de chapelet, que sais-je encore?... enfin le papier qui
m'avait été donné le jour où la tombe
fut creusée, afin que je pusse la retrouver... Je rougis,
je frémis en dispersant ce fol assemblage. Je pris sur
moi les deux papiers, et au moment de me diriger de nouveau vers
le cimetière, je changeai de résolution. "Non,
me dis-je, je ne suis pas digne de m'agenouiller sur la tombe
d'une chrétienne; n'ajoutons pas une profanation à
tant d'autres!..." Et pour apaiser l'orage qui grondait dans
ma tête, je me rendis à quelques lieues de Paris,
dans une petite ville où j'avais passé quelques
jours heureux au temps de ma jeunesse, chez de vieux parents,
morts depuis. J'avais aimé souvent à y venir voir
coucher le soleil près de leur maison. Il y avait là
une terrasse ombragée de tilleuls qui me rappelait aussi
le souvenir de jeunes filles, de parentes, parmi lesquelles j'avais
grandi. Une d'elles...
Mais opposer ce vague amour d'enfance
à celui qui a dévoré ma jeunesse, y avais-je
songé seulement? Je vis le soleil décliner sur la
vallée qui s'emplissait de vapeurs et d'ombre; il disparut,
baignant de feux rougeâtres la cime des bois qui bordaient
de hautes collines. La plus morne tristesse entra dans mon coeur.
- J'allai coucher dans une auberge où j'étais connu.
L'hôtelier me parla d'un de mes anciens amis, habitant de
la ville, qui, à la suite de spéculations malheureuses,
s'était tué d'un coup de pistolet... Le sommeil
m'apporta des rêves terribles. Je n'en ai conservé
qu'un souvenir confus. - Je me trouvais dans une salle inconnue
et je causais avec quelqu'un du monde extérieur, - l'ami
dont je viens de parler, peut-être. Une glace très
haute se trouvait derrière nous. En y jetant par hasard
un coup d'oeil, il me sembla reconnaître A ***. Elle semblait
triste et pensive, et tout à coup, soit qu'elle sortit
de la glace, soit que passant dans la salle elle se fût
reflétée un instant avant, cette figure douce et
chérie se trouva près de moi. Elle me tendit la
main, laissa tomber sur moi un regard douloureux et me dit: "Nous
nous reverrons plus tard... à la maison de ton ami."
En un instant je me représentais
son mariage, la malédiction qui nous séparait...
et je me dis: "Est-ce possible? reviendrait-elle à
moi?" "M'avez-vous pardonné? demandais-je avec
larmes." Mais tout avait disparu. Je me trouvais dans un
lieu désert, une âpre montée semée
de roches, au milieu des forêts. Une maison, qu'il me semblait
reconnaître. dominait ce pays désolé. J'allais
et je revenais par des détours inextricables. Fatigué
de marcher entre les pierres et les ronces, je cherchais parfois
une route plus douce par les sentes du bois. "On m'attend
là-bas!" pensais-je. Une certaine heure sonna... Je
me dis: Il est trop tard! Des voix me répondirent:
"Elle est perdue!"
Une nuit profonde m'entourait, la
maison lointaine brillait comme éclairée pour une
fête et pleine d'hôtes arrivés à temps.
- Elle est perdue! m'écriai-je, et pourquoi?... Je comprends,
- elle a fait un dernier effort pour me sauver; - j'ai manqué
le moment suprême où le pardon était possible
encore. Du haut du ciel, elle pouvait prier pour moi l'Epoux divin...
Et qu'importe mon salut même? l'abîme a reçu
sa proie! Elle est perdue pour moi et pour tous!... Il me semblait
la voir comme à la lueur d'un éclair, pâle
et mourante, entraînée par de sombres cavaliers...
Le cri de douleur et de rage que je poussai en ce moment me réveilla
tout haletant.
- Mon Dieu, mon Dieu! pour elle
et pour elle seule, mon Dieu, pardonnez! m'écriai-je en
me jetant à genoux.
Il faisait jour. Par un mouvement
dont il m'est difficile de rendre compte, je résolus aussitôt
de détruire les deux papiers que j'avais tirés la
veille du coffret: la lettre, hélas! que je relus en la
mouillant de larmes, et le papier funèbre qui portait le
cachet du cimetière. "Retrouver sa tombe maintenant?
me disais-je, mais c'est hier qu'il fallait y retourner, - et
mon rêve fatal n'est que le reflet de ma fatale journée!"
(Retour à la table des matières)
La flamme a dévoré
ces reliques d'amour et de mort, qui se renouaient aux fibres
les plus douloureuses de mon coeur. Je suis allé promener
mes peines et mes remords tardifs dans la campagne, cherchant
dans la marche et dans la fatigue l'engourdissement de la pensée,
la certitude peut-être pour la nuit suivante d'un sommeil
moins funeste. Avec cette idée que je m'étais faite
du rêve comme ouvrant à l'homme une communication
avec le monde des esprits, j'espérais... j'espérais
encore! Peut-être Dieu se contenterait-il de ce sacrifice.
Ici, je m'arrête; il y a trop d'orgueil à prétendre
que l'état d'esprit où j'étais fût
causé seulement par un souvenir d'amour. Disons plutôt
qu'involontairement j'en parais les remords plus graves d'une
vie follement dissipée où le mal avait triomphé
bien souvent, et dont je ne reconnaissais les fautes qu'en sentant
les coups du malheur. Je ne me trouvais plus digne même
de penser à celle que je tourmentais dans sa mort après
l'avoir affligée dans sa vie, n'ayant dû un dernier
regard de pardon qu'à sa douce et sainte pitié.
La nuit suivante, je ne pus dormir
que peu d'instants. Une femme qui avait pris soin de ma jeunesse
m'apparut dans le rêve et me fit reproche d'une faute très
grave que j'avais commise autrefois. Je la reconnaissais, quoiqu'elle
parût beaucoup plus vieille que dans les derniers temps
où je l'avais vue. Cela même me faisait songer amèrement
que j'avais négligé d'aller la visiter à
ses derniers instants. Il me sembla qu'elle me disait: "Tu
n'as pas pleuré tes vieux parents aussi vivement que tu
as pleuré cette femme. Comment peux-tu donc espérer
le pardon?" Le rêve devint confus. Des figures de personnes
que j'avais connues en divers temps passèrent rapidement
devant mes yeux. Elles défilaient s'éclairant, pâlissant
et retombant dans la nuit comme les grains d'un chapelet dont
le lien s'est brisé. Je vis ensuite se former vaguement
des images plastiques de l'antiquité qui s'ébauchaient,
se fixaient et semblaient représenter des symboles dont
je ne saisissais que difficilement l'idée. Seulement je
crus que cela voulait dire: "Tout cela était fait
pour t'enseigner le secret de la vie, et tu n'as pas compris.
Les religions et les fables, les saints et les poètes s'accordaient
à expliquer l'énigme fatale, et tu as mal interprété...
Maintenant il est trop tard!"
Je me levai plein de terreur, me
disant: "C'est mon dernier jour!" A dix ans d'intervalle,
la même idée que j'ai tracée dans la première
partie de ce récit me revenait plus positive encore et
plus menaçante. Dieu m'avait laissé ce temps pour
me repentir, et je n'en avais point profité. - Après
la visite du convive de pierre, je m'étais rassis
au festin!
(Retour à la table des matières)
Le sentiment qui résulta
pour moi de ces visions et des réflexions qu'elles amenaient
pendant mes heures de solitude était si triste, que je
me sentais comme perdu. Toutes les actions de ma vie m'apparaissaient
sous leur côté le plus défavorable, et dans
l'espèce d'examen de conscience auquel je me livrais, la
mémoire me représentait les faits les plus anciens
avec une netteté singulière. Je ne sais quelle fausse
honte m'empêcha de me présenter au confessionnal;
la crainte peut-être de m'engager dans les dogmes et dans
les pratiques d'une religion redoutable, contre certains points
de laquelle j'avais conservé des préjugés
philosophiques. Mes premières années ont été
trop imprégnées des idées issues de la Révolution,
mon éducation a été trop libre, ma vie trop
errante, pour que j'accepte facilement un joug qui sur bien des
points offenserait encore ma raison. Je frémis en songeant
quel chrétien je ferais si certains principes empruntés
au libre examen des deux derniers siècles, si l'étude
encore des diverses religions ne m'arrêtaient sur cette
pente. - Je n'ai jamais connu ma mère, qui avait voulu
suivre mon père aux armées, comme les femmes des
anciens Germains; elle mourut de fièvre et de fatigue dans
une froide contrée de l'Allemagne, et mon père lui-même
ne put diriger là-dessus mes premières idées.
Le pays où je fus élevé était plein
de légendes étranges et de superstitions bizarres.
Un de mes oncles qui eut la plus grande influence sur ma première
éducation s'occupait, pour se distraire, d'antiquités
romaines et celtiques. Il trouvait parfois dans son champ ou aux
environs des images de dieux et d'empereurs que son admiration
de savant me faisait vénérer, et dont ses livres
m'apprenaient l'histoire. Un certain Mars en bronze doré,
une Pallas ou Vénus armée, un Neptune et une Amphitrite
sculptés au-dessus de la fontaine du hameau, et surtout
la bonne grosse figure barbue d'un dieu Pan souriant à
l'entrée d'une grotte, parmi les festons de l'aristoloche
et du lierre, étaient les dieux domestiques et protecteurs
de cette retraite. J'avoue qu'ils m'inspiraient alors plus de
vénération que les pauvres images chrétiennes
de l'église et les deux saints informes du portail, que
certains savants du pays prétendaient être l'Esus
et le Cernunnos des Gaulois. Embarrassé au milieu de ces
divers symboles, je demandai un jour à mon oncle, ce que
c'était que Dieu. "Dieu, c'est le soleil, me dit-il."
C'était la pensée intime d'un honnête homme
qui avait vécu en chrétien toute sa vie, mais qui
avait traversé la révolution, et qui était
d'une contrée où plusieurs avaient la même
idée de la Divinité. Cela n'empêchait pas
que les femmes et les enfants n'allassent à l'église,
et je dus à une de mes tantes quelques instructions qui
me firent comprendre les beautés et les grandeurs du christianisme.
Après 1815, un Anglais qui se trouvait dans notre pays
me fit apprendre le Sermon sur la montagne et me donna un Nouveau
Testament... Je ne cite ces détails que pour indiquer les
causes d'une certaine irrésolution qui s'est souvent unie
chez moi à l'esprit religieux le plus prononcé.
Je veux expliquer comment, éloigné
longtemps de la vraie route, je m'y suis senti ramené par
le souvenir chéri d'une personne morte, et comment le besoin
de croire qu'elle existait toujours a fait rentrer dans mon esprit
le sentiment précis des diverses vérités
que je n'avais pas assez fermement recueillies en mon âme.
Le désespoir et le suicide sont le résultat de certaines
situations fatales pour qui n'a pas foi dans l'immortalité,
dans ses peines et dans ses joies; - je croirai avoir fait quelque
chose de bon et d'utile en énonçant naïvement
la succession des idées par lesquelles j'ai retrouvé
le repos et une force nouvelle à opposer aux malheurs futurs
de la vie.
Les visions qui s'étaient
succédé pendant mon sommeil m'avaient réduit
à un tel désespoir, que je pouvais à peine
parler; la société de mes amis ne m'inspirait qu'une
distraction vague; mon esprit, entièrement occupé
de ces illusions, se refusait à la moindre conception différente;
je ne pouvais lire et comprendre dix lignes de suite. Je me disais
des plus belles choses: Qu'importe! cela n'existe pas pour moi.
Un de mes amis, nommé Georges, entreprit de vaincre ce
découragement. Il m'emmenait dans diverses contrées
des environs de Paris, et consentait à parler seul, tandis
que je ne répondais qu'avec quelques phrases décousues.
Sa figure expressive, et presque cénobitique, donna un
jour un grand effet à des choses fort éloquentes
qu'il trouva contre ces années de scepticisme et de découragement
politique et social qui succédèrent à la
révolution de Juillet. J'avais été l'un des
jeunes de cette époque, et j'en avais goûté
les ardeurs et les amertumes. Un mouvement se fit en moi; je me
dis que de telles leçons ne pouvaient être données
sans une intention de la Providence, et qu'un esprit parlait sans
doute en lui... Un jour, nous dînions sous une treille,
dans un petit village des environs de Paris; une femme vint chanter
près de notre table, et je ne sais quoi, dans sa voix usée
mais sympathique, me rappela celle d'Aurélia. Je la regardai:
ses traits mêmes n'étaient pas sans ressemblance
avec ceux que j'avais aimés. On la renvoya, et je n'osai
la retenir, mais je me disais: "Qui sait si son esprit
n'est pas dans cette femme!" et je me sentis heureux de l'aumône
que j'avais faite.
Je me dis: "J'ai bien mal usé
de la vie, mais si les morts pardonnent, c'est sans doute à
condition que l'on s'abstiendra à jamais du mal, et qu'on
réparera tout celui qu'on a fait. Cela se peut-il?... Dès
ce moment, essayons de ne plus mal faire, et rendons l'équivalent
de tout ce que nous pouvons devoir." J'avais un tort récent
envers une personne; ce n'était qu'une négligence,
mais je commençai par m'en aller excuser. La joie que je
reçus de cette réparation me fit un bien extrême;
j'avais un motif de vivre et d'agir désormais, je reprenais
intérêt au monde.
Des difficultés surgirent:
des événements inexplicables pour moi semblèrent
se réunir pour contrarier ma bonne résolution. La
situation de mon esprit me rendait impossible l'exécution
de travaux convenus. Me croyant bien portant désormais,
on devenait plus exigeant et, comme j'avais renoncé au
mensonge, je me trouvais pris en défaut par des gens qui
ne craignaient pas d'en user. La masse des réparations
à faire m'écrasait en raison de mon impuissance.
Des événements politiques agissaient indirectement,
tant pour m'affliger que pour m'ôter le moyen de mettre
ordre à mes affaires. La mort d'un de mes amis vint compléter
ces motifs de découragement. Je revis avec douleur son
logis, ses tableaux, qu'il m'avait montrés avec joie un
mois auparavant; je passai près de son cercueil au moment
où on l'y clouait. Comme il était de mon âge
et de mon temps, je me dis: "Qu'arriverait-il, si je mourais
ainsi tout d'un coup?"
Le dimanche suivant je me levai
en proie à une douleur morne. J'allai visiter mon père,
dont la servante était malade, et qui paraissait avoir
de l'humeur. Il voulut aller seul chercher du bois à son
grenier, et je ne pus lui rendre que le service de lui tendre
une bûche dont il avait besoin. Je sortis consterné.
Je rencontrai dans les rues un ami qui voulait m'emmener dîner
chez lui pour me distraire un peu. Je refusai, et, sans avoir
mangé, je me dirigeai vers Montmartre. Le cimetière
était fermé, ce que je regardai comme un mauvais
présage. Un poète allemand m'avait donné
quelques pages à traduire et m'avait avancé une
somme sur ce travail. Je pris le chemin de sa maison pour lui
rendre l'argent.
En tournant la barrière de
Clichy je fus témoin d'une dispute. J'essayai de séparer
les combattants, mais je n'y pus réussir. En ce moment
un ouvrier de grande taille passa sur la place même où
le combat venait d'avoir lieu, portant sur l'épaule gauche
un enfant vêtu d'une robe couleur d'hyacinthe. Je m'imaginai
que c'était saint Christophe portant le Christ, et que
j'étais condamné pour avoir manqué de force
dans la scène qui venait de se passer. A dater de ce moment,
j'errai en proie au désespoir dans les terrains vagues
qui séparent le faubourg de la barrière. Il était
trop tard pour faire la visite que j'avais projetée. Je
revins donc à travers les rues vers le centre de Paris.
Vers la rue de la Victoire je rencontrai un prêtre, et,
dans le désordre où j'étais, je voulus me
confesser à lui. Il me dit qu'il n'était pas de
la paroisse et qu'il allait en soirée chez quelqu'un; que,
si je voulais le consulter le lendemain à Notre-Dame, je
n'avais qu'à demander l'abbé Dubois.
Désespéré,
je me dirigeai en pleurant vers Notre-Dame de Lorette, où
j'allai me jeter au pied de l'autel de la Vierge, demandant pardon
pour mes fautes. Quelque chose en moi me disait: La Vierge est
morte et tes prières sont inutiles. J'allai me mettre à
genoux aux dernières places du choeur, et je fis glisser
de mon doigt une bague d'argent dont le chaton portait gravés
ces trois mots arabes: Allah! Mohamed! Ali! Aussitôt
plusieurs bougies s'allumèrent dans le choeur, et l'on
commença un office auquel je tentai de m'unir en esprit.
Quand on en fut à l'Ave Maria, le prêtre s'interrompit
au milieu de l'oraison et recommença sept fois sans que
je pusse retrouver dans ma mémoire les paroles suivantes.
On termina ensuite la prière, et le prêtre fit un
discours qui me semblait faire allusion à moi seul. Quand
tout fut éteint je me levai et je sortis, me dirigeant
vers les Champs-Elysées.
Arrivé sur la place de la
Concorde, ma pensée était de me détruire.
A plusieurs reprises je me dirigeai vers la Seine, mais quelque
chose m'empêchait d'accomplir mon dessein. Les étoiles
brillaient dans le firmament. Tout à coup il me sembla
qu'elles venaient de s'éteindre à la fois comme
les bougies que j'avais vues à l'église. Je crus
que les temps étaient accomplis, et que nous touchions
à la fin du monde annoncée dans l'Apocalypse de
saint Jean. Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert
et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries. Je me dis:
"La nuit éternelle commence, et elle va être
terrible. Que va-t-il arriver quand les hommes s'apercevront qu'il
n'y a plus de soleil?" Je revins par la rue Saint-Honoré,
et je plaignais les paysans attardés que je rencontrais.
Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu'à la place,
et là un spectacle étrange m'attendait. A travers
des nuages rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs
lunes qui passaient avec une grande rapidité. Je pensai
que la terre était sortie de son orbite et qu'elle errait
dans le firmament comme un vaisseau démâté,
se rapprochant ou s'éloignant des étoiles qui grandissaient
ou diminuaient tour à tour. Pendant deux ou trois heures,
je contemplai ce désordre et je finis par me diriger du
côté des halles. Les paysans apportaient leurs denrées,
et je me disais: "Quel sera leur étonnement en voyant
que la nuit se prolonge..." Cependant les chiens aboyaient
çà et là et les coqs chantaient.
Brisé de fatigue, je rentrai
chez moi et je me jetai sur mon lit. En m'éveillant je
fus étonné de revoir la lumière. Une sorte
de choeur mystérieux arriva à mon oreille; des voix
enfantines répétaient en choeur: Christe! Christe!
Christe!... Je pensai que l'on avait réuni dans l'église
voisine (Notre-Dame-des-Victoires) un grand nombre d'enfants pour
invoquer le Christ. "Mais le Christ n'est plus! me disais-je;
ils ne le savent pas encore!" L'invocation dura environ une
heure. Je me levai enfin et j'allai sous les galeries du Palais-Royal.
Je me dis que probablement le soleil avait encore conservé
assez de lumière pour éclairer la terre pendant
trois jours, mais qu'il usait de sa propre substance, et, en effet,
je le trouvais froid et décoloré. J'apaisai ma faim
avec un petit gâteau pour me donner la force d'aller jusqu'à
la maison du poète allemand. En entrant, je lui dis que
tout était fini et qu'il fallait nous préparer à
mourir. Il appela sa femme qui me dit: "Qu'avez-vous? - Je
ne sais, lui dis-je, je suis perdu." Elle envoya chercher
un fiacre, et une jeune fille me conduisit à la maison
Dubois.
(Retour à la table des matières)
Là, mon mal reprit avec diverses
alternatives. Au bout d'un mois j'étais rétabli.
Pendant les deux mois qui suivirent, je repris mes pérégrinations
autour de Paris. Le plus long voyage que j'aie fait a été
pour visiter la cathédrale de Reims. Peu à peu je
me remis à écrire et je composai une de mes meilleures
nouvelles. Toutefois je l'écrivis péniblement, presque
toujours au crayon, sur des feuilles détachées,
suivant le hasard de ma rêverie ou de ma promenade. Les
corrections m'agitèrent beaucoup. Peu de jours après
l'avoir publiée, je me sentis pris d'une insomnie persistante.
J'allais me promener toute la nuit sur la colline de Montmartre
et y voir le lever du soleil. Je causais longuement avec les paysans
et les ouvriers. Dans d'autres moments, je me dirigeais vers les
halles. Une nuit, j'allai souper dans un café du boulevard
et je m'amusai à jeter en l'air des pièces d'or
et d'argent. J'allai ensuite à la halle et je me disputai
avec un inconnu, à qui je donnai un rude soufflet; je ne
sais comment cela n'eut aucune suite. A une certaine heure, entendant
sonner l'horloge de Saint-Eustache, je me pris à penser
aux luttes des Bourguignons et des d'Armagnac, et je croyais voir
s'élever autour de moi les fantômes des combattants
de cette époque. Je me pris de querelle avec un facteur
qui portait sur sa poitrine une plaque d'argent, et que je disais
être le duc Jean de Bourgogne. Je voulais l'empêcher
d'entrer dans un cabaret. Par une singularité que je ne
m'explique pas, voyant que je le menaçais de mort, son
visage se couvrit de larmes. Je me sentis attendri, et je le laissai
passer.
Je me dirigeai vers les Tuileries,
qui étaient fermées et suivis la ligne des quais;
je montai ensuite au Luxembourg, puis je revins déjeuner
avec un de mes amis. Ensuite j'allai vers Saint-Eustache, où
je m'agenouillai pieusement à l'autel de la Vierge en pensant
à ma mère. Les pleurs que je versai détendirent
mon âme, et, en sortant de l'église, j'achetai un
anneau d'argent. De là j'allai rendre visite à mon
père, chez lequel je laissai un bouquet de marguerites,
car il était absent. J'allai de là au jardin des
Plantes. Il y avait beaucoup de monde, et je restai quelque temps
à regarder l'hippopotame qui se baignait dans un bassin.
- J'allai ensuite visiter les galeries d'ostéologie. La
vue des monstres qu'elles renferment me fit penser au déluge,
et, lorsque je sortis, une averse épouvantable tombait
dans le jardin. Je me dis: "Quel malheur! Toutes ces femmes,
tous ces enfants, vont se trouver mouillés!..." Puis,
je me dis: "Mais c'est plus encore! c'est le véritable
déluge qui commence." L'eau s'élevait dans
les rues voisines; je descendis en courant la rue Saint-Victor
et, dans l'idée d'arrêter ce que je croyais l'inondation
universelle, je jetai a l'endroit le plus profond l'anneau que
j'avais acheté à Saint-Eustache. Vers le même
moment l'orage s'apaisa, et un rayon de soleil commença
à briller.
L'espoir rentra dans mon âme.
J'avais rendez-vous à quatre heures chez mon ami Georges;
je me dirigeai vers sa demeure. En passant devant un marchand
de curiosités, j'achetai deux écrans de velours
couverts de figures hiéroglyphiques. Il me sembla que c'était
la consécration du pardon des cieux. J'arrivai chez Georges
à l'heure précise et je lui confiai mon espoir.
J'étais mouillé et fatigué. Je changeai de
vêtements et me couchai sur son lit. Pendant mon sommeil,
j'eus une vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse
m'apparaissait, me disant: "Je suis la même que Marie,
la même que ta mère, la même aussi que sous
toutes les formes tu as toujours aimée. A chacune de tes
épreuves j'ai quitté l'un des masques dont je voile
mes traits, et bientôt tu me verras telle que je suis."
Un verger délicieux sortait des nuages derrière
elle, une lumière douce et pénétrante éclairait
ce paradis, et cependant je n'entendais que sa voix, mais je me
sentais plongé dans une ivresse charmante. - Je m'éveillai
peu de temps après et je dis à Georges: Sortons.
Pendant que nous traversions le pont des Arts, je lui expliquai
les migrations des âmes, et je lui disais: "Il me semble
que ce soir j'ai en moi l'âme de Napoléon qui m'inspire
et me commande de grandes choses." Dans la rue du Coq j'achetai
un chapeau, et pendant que Georges recevait la monnaie de la pièce
d'or que j'avais jetée sur le comptoir, je continuai ma
route et j'arrivai aux galeries du Palais-Royal.
Là il me sembla que tout
le monde me regardait. Une idée persistante s'était
logée dans mon esprit, c'est qu'il n'y avait plus de morts;
je parcourais la galerie de Foy en disant: "J'ai fait une
faute", et je ne pouvais découvrir laquelle en consultant
ma mémoire que je croyais être celle de Napoléon...
"Il y a quelque chose que je n'ai point payé par ici!"
J'entrai au café de Foy dans cette idée, et je crus
reconnaître dans un des habitués le père Bertin
des Débats. Ensuite je traversai le jardin et je
pris quelque intérêt à voir les rondes des
petites filles. De là je sortis des galeries et je me dirigeai
vers la rue Saint-Honoré. J'entrai dans une boutique pour
acheter un cigare, et quand je sortis la foule était si
compacte que je faillis être étouffé. Trois
de mes amis me dégagèrent en répondant de
moi et me firent entrer dans un café pendant que l'un d'eux
allait chercher un fiacre. On me conduisit à l'hospice
de la Charité.
Pendant la nuit, le délire
augmenta, surtout le matin, lorsque je m'aperçus que j'étais
attaché. Je parvins à me débarrasser de la
camisole de force et vers le matin je me promenai dans les salles.
L'idée que j'étais devenu semblable à un
dieu et que j'avais le pouvoir de guérir me fit imposer
les mains à quelques malades, et, m'approchant d'une statue
de la Vierge, j'enlevai la couronne de fleurs artificielles pour
appuyer le pouvoir que je me croyais. Je marchai à grands
pas, parlant avec animation de l'ignorance des hommes qui croyaient
pouvoir guérir avec la science seule, et voyant sur la
table un flacon d'éther, je l'avalai d'une gorgée.
Un interne, d'une figure que je comparais à celle des anges,
voulut m'arrêter, mais la force nerveuse me soutenait, et,
prêt à le renverser, je m'arrêtai, lui disant
qu'il ne comprenait pas quelle était ma mission. Des médecins
vinrent alors, et je continuai mes discours sur l'impuissance
de leur art. Puis je descendis l'escalier, bien que n'ayant point
de chaussure. Arrivé devant un parterre, j'y entrai et
je cueillis des fleurs en me promenant sur le gazon.
Un de mes amis était revenu
pour me chercher. Je sortis alors du parterre, et, pendant que
je lui parlais, on me jeta sur les épaules une camisole
de force, puis on me fit monter dans un fiacre et je fus conduit
à une maison de santé située hors de Paris.
Je compris, en me voyant parmi les aliénés, que
tout n'avait été pour moi qu'illusions jusque-là.
Toutefois les promesses que j'attribuais à la déesse
Isis me semblaient se réaliser par une série d'épreuves
que j'étais destiné à subir. Je les acceptai
donc avec résignation.
La partie de la maison où
je me trouvais donnait sur un vaste promenoir ombragé de
noyers. Dans un angle se trouvait une petite butte où l'un
des prisonniers se promenait en cercle tout le jour. D'autres
se bornaient, comme moi, à parcourir le terre-plein ou
la terrasse, bordée d'un talus de gazon. Sur un mur, situé
au couchant, étaient tracées des figures dont l'une
représentait la forme de la lune avec des yeux et une bouche
tracés géométriquement; sur cette figure
on avait peint une sorte de masque; le mur de gauche présentait
divers dessins de profil dont l'un figurait une sorte d'idole
japonaise. Plus loin, une tête de mort était creusée
dans le plâtre; sur la face opposée, deux pierres
de taille avaient été sculptées par quelqu'un
des hôtes du jardin et représentaient de petits mascarons
assez bien rendus. Deux portes donnaient sur des caves, et je
m'imaginai que c'étaient des voies souterraines pareilles
à celles que j'avais vues à l'entrée des
Pyramides.
(Retour à la table des matières)
Je m'imaginai d'abord que les personnes
réunies dans ce jardin avaient toutes quelque influence
sur les astres, et que celui qui tournait sans cesse dans le même
cercle y réglait la marche du soleil. Un vieillard, que
l'on amenait à certaines heures du jour et qui faisait
des noeuds en consultant sa montre, m'apparaissait comme chargé
de constater la marche des heures. Je m'attribuai à moi-même
une influence sur la marche de la lune, et je crus que cet astre
avait reçu un coup de foudre du Tout-Puissant qui avait
tracé sur sa face l'empreinte du masque que j'avais remarquée.
J'attribuais un sens mystique aux
conversations des gardiens et à celles de mes compagnons.
Il me semblait qu'ils étaient les représentants
de toutes les races de la terre et qu'il s'agissait entre nous
de fixer à nouveau la marche des astres et de donner un
développement plus grand au système. Une erreur
s'était glissée, selon moi, dans la combinaison
générale des nombres, et de là venaient tous
les maux de l'humanité. Je croyais encore que les esprits
célestes avaient pris des formes humaines et assistaient
à ce congrès général, tout en paraissant
occupés de soins vulgaires. Mon rôle me semblait
être de rétablir l'harmonie universelle par art cabalistique
et de chercher une solution en évoquant les forces occultes
des diverses religions.
Outre le promenoir, nous avions
encore une salle dont les vitres rayées perpendiculairement
donnaient sur un horizon de verdure. En regardant derrière
ces vitres la ligne des bâtiments extérieurs, je
voyais se découper la façade et les fenêtres
en mille pavillons ornés d'arabesques, et surmontés
de découpures et d'aiguilles, qui me rappelaient les kiosques
impériaux bordant le Bosphore. Cela conduisit naturellement
ma pensée aux préoccupations orientales. Vers deux
heures on me mit au bain, et je me crus servi par les Walkyries,
filles d'Odin, qui voulaient m'élever à l'immortalité
en dépouillant peu à peu mon corps de ce qu'il avait
d'impur.
Je me promenai le soir plein de
sérénité aux rayons de la lune, et en levant
les yeux vers les arbres, il me semblait que les feuilles se roulaient
capricieusement de manière à former des images de
cavaliers et de dames, portés par des chevaux caparaçonnés.
C'étaient pour moi les figures triomphantes des aïeux.
Cette pensée me conduisit à celle qu'il y avait
une vaste conspiration de tous les êtres animés pour
rétablir le monde dans son harmonie première, et
que les communications avaient lieu par le magnétisme des
astres, qu'une chaîne non interrompue liait autour de la
terre les intelligences dévouées à cette
communication générale, et que les chants, les danses,
les regards, aimantés de proche en proche, traduisaient
la même aspiration. La lune était pour moi le refuge
des âmes fraternelles qui, délivrées de leurs
corps mortels travaillaient plus librement à la régénération
de l'univers.
Pour moi déjà, le
temps de chaque journée semblait augmenté de deux
heures; de sorte qu'en me levant aux heures fixées par
les horloges de la maison, je ne faisais que me promener dans
l'empire des ombres. Les compagnons qui m'entouraient me semblaient
endormis et pareils aux spectres du Tartare jusqu'à l'heure
où pour moi se levait le soleil. Alors je saluais cet astre
par une prière, et ma vie réelle commençait.
Du moment que je me fus assuré
de ce point que j'étais soumis aux épreuves de l'initiation
sacrée, une force invincible entra dans mon esprit. Je
me jugeais un héros vivant sous le regard des dieux; tout
dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes
sortaient de la plante, de l'arbre, des animaux, des plus humbles
insectes, pour m'avertir et m'encourager. Le langage de mes compagnons
avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens,
les objets sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes
aux calculs de mon esprit; - des combinaisons de cailloux, des
figures d'angles, de fentes ou d'ouvertures, des découpures
de feuilles, des couleurs, des odeurs et des sons je voyais ressortir
des harmonies jusqu'alors inconnues. "Comment, me disais-je,
ai-je pu exister si longtemps hors de la nature et sans m'identifier
à elle? Tout vit, tout agit, tout se correspond; les rayons
magnétiques émanés de moi-même ou des
autres traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses
créées; c'est un réseau transparent qui couvre
le monde, et dont les fils déliés se communiquent
de proche en proche aux planètes et aux étoiles.
Captif en ce moment sur la terre, je m'entretiens avec le choeur
des astres, qui prend part à mes joies et à mes
douleurs!"
Aussitôt je frémis
en songeant que ce mystère même pouvait être
surpris. "Si l'électricité, me dis-je, qui
est le magnétisme des corps physiques, peut subir une direction
qui lui impose des lois, à plus forte raison des esprits
hostiles et tyranniques peuvent asservir les intelligences et
se servir de leurs forces divisées dans un but de domination.
C'est ainsi que les dieux antiques ont été vaincus
et asservis par des dieux nouveaux; c'est ainsi, me dis-je encore,
en consultant mes souvenirs du monde ancien, que les nécromans
dominaient des peuples entiers, dont les générations
se succédaient captives sous leur sceptre éternel.
O malheur! la Mort elle-même ne peut les affranchir! car
nous revivons dans nos fils comme nous avons vécu dans
nos pères, - et la science impitoyable de nos ennemis sait
nous reconnaître partout. L'heure de notre naissance, le
point de la terre où nous paraissons, le premier geste,
le nom, la chambre, - et toutes ces consécrations, et tous
ces rites qu'on nous impose, tout cela établit une série
heureuse ou fatale d'où l'avenir dépend tout entier.
Mais si déjà cela est terrible selon les seuls calculs
humains, comprenez ce que cela doit être en se rattachant
aux formules mystérieuses qui établissent l'ordre
des mondes. On l'a dit justement: rien n'est indifférent,
rien n'est impuissant dans l'univers; un atome peut tout dissoudre,
un atome peut tout sauver!
O terreur! voilà l'éternelle
distinction du bon et du mauvais. Mon âme est-elle la molécule
indestructible, le globule qu'un peu d'air gonfle, mais qui retrouve
sa place dans la nature, ou ce vide même, image du néant
qui disparaît dans l'immensité? Serait-elle encore
la parcelle fatale destinée à subir, sous toutes
ses transformations, les vengeances des êtres puissants?"
Je me vis amené ainsi à me demander compte de ma
vie, et même de mes existences antérieures. En me
prouvant que j'étais bon, je me prouvai que j'avais dû
toujours l'être. "Et si j'ai été mauvais,
me dis-je, ma vie actuelle ne sera-t-elle pas une suffisante expiation?"
Cette pensée me rassura, mais ne m'ôta pas la crainte
d'être à jamais classé parmi les malheureux.
Je me sentais plongé dans une eau froide, et une eau plus
froide encore ruisselait sur mon front. Je reportai ma pensée
à l'éternelle Isis, la mère et l'épouse
sacrée; toutes mes aspirations, toutes mes prières
se confondaient dans ce nom magique, je me sentais revivre en
elle, et parfois elle m'apparaissait sous la figure de la Vénus
antique, parfois aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens.
La nuit me ramena plus distinctement cette apparition chérie,
et pourtant je me disais: "Que peut-elle, vaincue, opprimée
peut-être, pour ses pauvres enfants?" Pâle et
déchiré, le croissant de la lune s'amincissait tous
les soirs et allait bientôt disparaître; peut-être
ne devions-nous plus le revoir au ciel! Cependant il me semblait
que cet astre était le refuge de toutes les âmes
soeurs de la mienne, et je le voyais peuplé d'ombres plaintives
destinées à renaître un jour sur la terre...
Ma chambre est à l'extrémité
d'un corridor habité d'un côté par les fous,
et de l'autre par les domestiques de la maison. Elle a seule le
privilège d'une fenêtre, percée du côté
de la cour, plantée d'arbres, qui sert de promenoir pendant
la journée. Mes regards s'arrêtent avec plaisir sur
un noyer touffu et sur deux mûriers de la Chine. Au-dessus,
l'on aperçoit vaguement une rue assez fréquentée,
à travers des treillages peints en vert. Au couchant, l'horizon
s'élargit; c'est comme un hameau aux fenêtres revêtues
de verdure ou embarrassées de cages, de loques qui sèchent,
et d'où l'on voit sortir par instant quelque profil de
jeune ou vieille ménagère, quelque tête rose
d'enfant. On crie, on chante, on rit aux éclats. c'est
gai ou triste à entendre, selon les heures et selon les
impressions.
J'ai trouvé là tous
les débris de mes diverses fortunes, les restes confus
de plusieurs mobiliers dispersés ou revendus depuis vingt
ans. C'est un capharnaüm comme celui du docteur Faust. Une
table antique à trépied aux têtes d'aigles,
une console soutenue par un sphinx ailé, une commode du
dix-septième siècle, une bibliothèque du
dix-huitième, un lit du même temps, dont le baldaquin,
à ciel ovale, est revêtu de lampas rouge (mais on
n'a pu dresser ce dernier); une étagère rustique
chargée de faïences et de porcelaines de Sèvres
assez endommagées la plupart; un narguilé rapporté
de Constantinople, une grande coupe d'albâtre, un vase de
cristal; des panneaux de boiseries provenant de la démolition
d'une vieille maison que j'avais habitée sur l'emplacement
du Louvre, et couverts de peintures mythologiques exécutées
par des amis aujourd'hui célèbres, deux grandes
toiles dans le goût de Prudhon, représentant la Muse
de l'histoire et celle de la comédie. Je me suis plu pendant
quelques jours à ranger tout cela, à créer
dans la mansarde étroite un ensemble bizarre qui tient
du palais et de la chaumière, et qui résume assez
bien mon existence errante. J'ai suspendu au-dessus de mon lit
mes vêtements arabes, mes deux cachemires industrieusement
reprisés, une gourde de pèlerin, un carnier de chasse.
Au-dessus de la bibliothèque s'étale un vaste plan
du Caire; une console de bambou, dressée à mon chevet,
supporte un plateau de l'Inde vernissé où je puis
disposer mes ustensiles de toilette. J'ai retrouvé avec
joie ces humbles restes de mes années alternatives de fortune
et de misère, où se rattachaient tous les souvenirs
de ma vie. On avait seulement mis à part un petit tableau
sur cuivre, dans le goût du Corrège, représentant
Vénus et l'Amour, des trumeaux de chasseresses et
de satyres et une flèche que j'avais conservée en
mémoire des compagnies de l'arc du Valois, dont j'avais
fait partie dans ma jeunesse: les armes étaient vendues
depuis les lois nouvelles. En somme, je retrouvais là à
peu près tout ce que j'avais possédé en dernier
lieu. Mes livres, amas bizarre de la science de tous les temps,
histoire, voyages, religions, cabale, astrologie, à réjouir
les ombres de Pic de la Mirandole, du sage Meursius et de Nicolas
de Cusa, - la tour de Babel en deux cents volumes, on m'avait laissé
tout cela! Il y avait de quoi rendre fou un sage; tâchons
qu'il y ait aussi de quoi rendre sage un fou.
Avec quelles délices j'ai
pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes notes et de mes correspondances
intimes ou publiques, obscures ou illustres, comme les a faites
le hasard des rencontres ou des pays lointains que j'ai parcourus.
Dans des rouleaux mieux enveloppés que les autres, je retrouve
des lettres arabes, des reliques du Caire et de Stamboul. O bonheur!
ô tristesse mortelle! ces caractères jaunis, ces
brouillons effacés, ces lettres à demi froissées,
c'est le trésor de mon seul amour... Relisons... Bien des
lettres manquent, bien d'autres sont déchirées ou
raturées; voici ce que je retrouve.
.............................................................................................
Une nuit, je parlais et chantais
dans une sorte d'extase. Un des servants de la maison vint me
chercher dans ma cellule et me fit descendre à une chambre
du rez-de-chaussée, où il m'enferma. Je continuais
mon rêve et, quoique debout, je me croyais enfermé
dans une sorte de kiosque oriental. J'en sondai tous les angles
et je vis qu'il était octogone. Un divan régnait
autour des murs, et il me semblait que ces derniers étaient
formés d'une glace épaisse, au-delà de laquelle
je voyais briller des trésors, des châles et des
tapisseries. Un paysage éclairé par la lune m'apparaissait
au travers des treillages de la porte, et il me semblait reconnaître
la figure des troncs d'arbres et des rochers. J'avais déjà
séjourné là dans quelque autre existence,
et je croyais reconnaître les profondes grottes d'Ellorah.
Peu à peu un jour bleuâtre pénétra
dans le kiosque et y fit apparaître des images bizarres.
Je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier où
l'histoire universelle était écrite en traits de
sang. Le corps d'une femme gigantesque était peint en face
de moi, seulement, ses diverses parties étaient tranchées
comme par le sabre; d'autres femmes de races diverses et dont
les corps dominaient de plus en plus, présentaient sur
les autres murs un fouillis sanglant de membres et de têtes,
depuis les impératrices et les reines jusqu'aux plus humbles
paysans. C'était l'histoire de tous les crimes, et il suffisait
de fixer les yeux sur tel ou tel point pour voir s'y dessiner
une représentation tragique. "Voilà, me disais-je,
ce qu'a produit la puissance déférée aux
hommes. Ils ont peu à peu détruit et tranché
en mille morceaux le type éternel de la beauté si
bien que les races perdent de plus en force et perfection..."
Et je voyais, en effet, sur une ligne d'ombre qui se faufilait
par un des jours de la porte, la génération descendante
des races de l'avenir.
Je fus enfin arraché à
cette sombre contemplation. La figure bonne et compatissante de
mon excellent médecin me rendit au monde des vivants. Il
me fit assister à un spectacle qui m'intéressa vivement.
Parmi les malades se trouvait un jeune homme, ancien soldat d'Afrique,
qui depuis six semaines se refusait à prendre de la nourriture.
Au moyen d'un long tuyau de caoutchouc introduit dans son estomac,
on lui faisait avaler des substances liquides et nutritives. Du
reste, il ne pouvait ni voir ni parler.
Ce spectacle m'impressionna vivement.
Abandonné jusque-là au cercle monotone de mes sensations
ou de mes souffrances morales, je rencontrais un être indéfinissable,
taciturne et patient, assis comme un sphinx aux portes suprêmes
de l'existence. Je me pris à l'aimer à cause de
son malheur et de son abandon, et je me sentis relevé par
cette sympathie et par cette pitié. Il me semblait, placé
ainsi entre la mort et la vie, comme un interprète sublime,
comme un confesseur prédestiné à entendre
ces secrets de l'âme que la parole n'oserait transmettre
ou ne réussirait pas à rendre. C'était l'oreille
de Dieu sans le mélange de la pensée d'un autre.
Je passais des heures entières à m'examiner mentalement,
la tête penchée sur la sienne et lui tenant les mains.
Il me semblait qu'un certain magnétisme réunissait
nos deux esprits, et je me sentis ravi quand la première
fois une parole sortit de sa bouche. On n'en voulait rien croire,
et j'attribuais à mon ardente volonté ce commencement
de guérison. Cette nuit-là j'eus un rêve délicieux,
le premier depuis bien longtemps. J'étais dans une tour,
si profonde du côté de la terre et si haute du côté
du ciel, que toute mon existence semblait devoir se consumer à
monter et descendre. Déjà mes forces s'étaient
épuisées, et j'allais manquer de courage, quand
une porte latérale vint à s'ouvrir; un esprit se
présente et me dit: "Viens, frère!..."
Je ne sais pourquoi il me vint à l'idée qu'il s'appelait
Saturnin. Il avait les traits du pauvre malade, mais transfigurés
et intelligents. Nous étions dans une campagne éclairée
des feux des étoiles; nous nous arrêtâmes à
contempler ce spectacle, et l'esprit étendit sa main sur
mon front comme je l'avais fait la veille en cherchant à
magnétiser mon compagnon; aussitôt une des étoiles
que je voyais au ciel se mit à grandir, et la divinité
de mes rêves m'apparut souriante, dans un costume presque
indien, telle que je l'avais vue autrefois. Elle marcha entre
nous deux, et les prés verdissaient, les fleurs et les
feuillages s'élevaient de terre sur la trace de ses pas...
Elle me dit: "L'épreuve à laquelle tu étais
soumis est venue à son terme; ces escaliers sans nombre
que tu te fatiguais à descendre ou à gravir, étaient
les liens mêmes des anciennes illusions qui embarrassaient
ta pensée, et maintenant rappelle-toi le jour où
tu as imploré la Vierge sainte et où, la croyant
morte, le délire s'est emparé de ton esprit. Il
fallait que ton voeu lui fût porté par une âme
simple et dégagée des liens de la terre. Celle-là
s'est rencontrée près de toi, et c'est pourquoi
il m'est permis à moi-même de venir et de t'encourager."
La joie que ce rêve répandit dans mon esprit me procura
un réveil délicieux. Le jour commençait à
poindre. Je voulus avoir un signe matériel de l'apparition
qui m'avait consolé, et j'écrivis sur le mur ces
mots: "Tu m'as visité cette nuit."
J'inscris ici, sous le titre de
Mémorables, les impressions de plusieurs rêves
qui suivirent celui que je viens de rapporter.
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Sur un pic élancé
de l'Auvergne a retenti la chanson des pâtres. Pauvre
Marie! reine des cieux! c'est à toi qu'ils s'adressent
pieusement. Cette mélodie rustique a frappé l'oreille
des corybantes. Ils sortent, en chantant à leur tour, des
grottes secrètes où l'Amour leur fit des abris.
- Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux!
Sur les montagnes de l'Hymalaya
une petite fleur est née. - Ne m'oubliez pas! - Le regard
chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant sur
elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage
étranger. - Myosotis!
Une perle d'argent brillait dans
le sable; une perle d'or étincelait au ciel... Le monde
était créé. Chastes amours, divins soupirs!
enflammez la sainte montagne... car vous avez des frères
dans les vallées et des soeurs timides qui se dérobent
au sein des bois!
Bosquets embaumés de Paphos,
vous ne valez pas ces retraites où l'on respire à
pleins poumons l'air vivifiant de la patrie. "Là-haut,
sur les montagnes, le monde y vit content; le rossignol sauvage
fait mon contentement!"
Oh! que ma grande amie est belle!
Elle est si grande, qu'elle pardonne au monde, et si bonne, qu'elle
m'a pardonné. L'autre nuit. elle était couchée
je ne sais dans quel palais, et je ne pouvais la rejoindre. Mon
cheval alezan brûlé se dérobait sous moi.
Les rênes brisées flottaient sur sa croupe en sueur,
et il me fallut de grands efforts pour l'empêcher de se
coucher à terre.
Cette nuit, le bon Saturnin m'est
venu en aide, et ma grande amie a pris place à mes côtés,
sur sa cavale blanche caparaçonnée d' argent. Elle
m'a dit: "Courage, frère! car c'est la dernière
étape." Et ses grands yeux dévoraient l'espace,
et elle faisait voler dans l'air sa longue chevelure imprégnée
des parfums de l'Yémen.
Je reconnus les traits divins de
***. Nous volions au triomphe, et nos ennemis étaient à
nos pieds. La huppe messagère nous guidait au plus haut
des cieux, et l'arc de lumière éclatait dans les
mains divines d'Apollyon. Le cor enchanté d'Adonis résonnait
à travers les bois.
O Mort! où est ta victoire,
puisque le Messie vainqueur chevauchait entre nous deux? Sa robe
était d'hyacinthe soufrée, et ses poignets, ainsi
que les chevilles de ses pieds, étincelaient de diamants
et de rubis. Quand sa houssine légère toucha la
porte de nacre de la Jérusalem nouvelle, nous fûmes
tous les trois inondés de lumière. C'est alors que
je suis descendu parmi les hommes pour leur annoncer l'heureuse
nouvelle.
Je sors d'un rêve bien doux:
j'ai revu celle que j'avais aimée transfigurée et
radieuse. Le ciel s'est ouvert dans toute sa gloire, et j'y ai
lu le mot pardon signé du sang de
Jésus-Christ.
Une étoile a brillé
tout à coup et m'a révélé le secret
du monde et des mondes. Hosannah! paix à la terre et gloire
aux cieux!
Du sein des ténèbres
muettes deux notes ont résonné, l'une grave, l'autre
aiguë, - et l'orbe éternel s'est mis à tourner
aussitôt. Sois bénie, ô première octave
qui commenças l'hymne divin! Du dimanche au dimanche enlace
tous les jours dans ton réseau magique. Les monts te chantent
aux vallées, les sources aux rivières, les rivières
aux fleuves, et les fleuves à l'Océan; l'air vibre,
et la lumière baise harmonieusement les fleurs naissantes.
Un soupir, un frisson d'amour sort du sein gonflé de la
terre, et le choeur des astres se déroule dans l'infini;
il s'écarte et revient sur lui-même, se resserre
et s'épanouit, et sème au loin les germes des créations
nouvelles.
Sur la cime d'un mont bleuâtre
une petite fleur est née. - Ne m'oubliez pas! - Le regard
chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant sur
elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage
étranger.- Myosotis!
Malheur à toi, dieu du Nord,
- qui brisas d'un coup de marteau la sainte table composée
des sept métaux les plus précieux! car tu n'as pu
briser la Perle rose qui reposait au centre. Elle a rebondi
sous le fer, - et voici que nous nous sommes armés pour
elle... Hosannah!
Le macrocosme, ou grand monde,
a été construit par art cabalistique; le microcosme,
ou petit monde, est son image réfléchie dans tous
les coeurs. La Perle rose a été teinte du sang royal
des Walkyries. Malheur à toi, dieu-forgeron, qui as voulu
briser un monde!
Cependant le pardon du Christ a
été aussi prononcé pour toi!
Sois donc béni toi-même,
ô Thor, le géant, - le plus puissant des fils d'Odin!
Sois béni dans Héla, ta mère, car souvent
le trépas est doux, - et dans ton frère Loki, et
dans ton chien Garnur!
Le serpent qui entoure le Monde
est béni lui-même, car il relâche ses anneaux,
et sa gueule béante aspire la fleur d'anxoka, la fleur
soufrée, - la fleur éclatante du soleil!
Que Dieu préserve le divin
Balder, le fils d'Odin, et Freya la belle!
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Je me trouvais en esprit
à Saardam, que j'ai visitée l'année dernière.
La neige couvrait la terre. Une toute petite fille marchait en
glissant sur la terre durcie et se dirigeait, je crois, vers la
maison de Pierre le Grand. Son profil majestueux avait quelque
chose de bourbonien. Son cou, d'une éclatante blancheur,
sortait à demi d'une palatine de plumes de cygne. De sa
petite main rose elle préservait du vent une lampe allumée
et allait frapper à la porte verte de la maison, lorsqu'une
chatte maigre qui en sortait s'embarrassa dans ses jambes et la
fit tomber. "Tiens! ce n'est qu'un chat!" dit la petite
fille en se relevant. "Un chat, c'est quelque chose!"
répondit une voix douce. J'étais présent
à cette scène, et je portais sur mon bras un petit
chat gris qui se mit à miauler. "C'est l'enfant de
cette vieille fée!" dit la petite fille. Et elle entra
dans la maison.
Cette nuit mon rêve s'est
transporté d'abord à Vienne. - On sait que sur chacune
des places de cette ville sont élevées de grandes
colonnes qu'on appelle pardons. Des nuages de marbre s'accumulent
en figurant l'ordre salomonique et supportent des globes où
président assises des divinités. Tout à coup,
ô merveille! je me mis à songer à cette auguste
soeur de l'empereur de Russie, dont j'ai vu le palais impérial
à Weimar. Une mélancolie pleine de douceur me fit
voir les brumes colorées d'un paysage de Norvège
éclairé d'un jour gris et doux. Les nuages devinrent
transparents, et je vis se creuser devant moi un abîme profond
où s'engouffraient tumultueusement les flots de la Baltique
glacée. Il semblait que le fleuve entier de la Néwa,
aux eaux bleues, dût s'engloutir dans cette fissure du globe.
Les vaisseaux de Cronstadt et de Saint-Pétersbourg s'agitaient
sur leurs ancres, prêts à se détacher et à
disparaître dans le gouffre, quand une lumière divine
éclaira d'en haut cette scène de désolation.
Sous le vif rayon qui perçait
la brume, je vis apparaître aussitôt le rocher qui
supporte la statue de Pierre le Grand. Au-dessus de ce solide
piédestal vinrent se grouper des nuages qui s'élevaient
jusqu'au zénith. Ils étaient chargés de figures
radieuses et divines, parmi lesquelles on distinguait les deux
Catherine et l'impératrice sainte Hélène,
accompagnées des plus belles princesses de Moscovie et
de Pologne. Leurs doux regards, dirigés vers la France,
rapprochaient l'espace au moyen de longs télescopes de
cristal. Je vis par là que notre patrie devenait l'arbitre
de la querelle orientale, et qu'elles en attendaient la solution.
Mon rêve se termina par le doux espoir que la paix nous
serait enfin donnée.
C'est ainsi que je m'encourageais
à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer
le rêve et d'en connaître le secret. Pourquoi, me
dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé
de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu
de les subir? N'est-il pas possible de dompter cette chimère
attrayante et redoutable, d'imposer une règle à
ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison? Le sommeil
occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines
de nos journées ou la peine de leurs plaisirs; mais je
n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un
repos. Après un engourdissement de quelques minutes, une
vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de
l'espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend
après la mort. Qui sait s'il n'existe pas un lien entre
ces deux existences et s'il n'est pas possible à l'âme
de le nouer dès à présent?
Dès ce moment, je m'appliquais
à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude
influa sur mes réflexions de l'état de veille. Je
crus comprendre qu'il existait entre le monde externe et le monde
interne un lien; que l'inattention ou le désordre d'esprit
en faussaient seuls les rapports apparents, - et qu'ainsi s'expliquait
la bizarrerie de certains tableaux, semblables à ces reflets
grimaçants d'objets réels qui s'agitent sur l'eau
troublée.
Telles étaient les inspirations
de mes nuits; mes journées se passaient doucement dans
la compagnie des pauvres malades, dont je m'étais fait
des amis. La conscience que désormais j'étais purifié
des fautes de ma vie passée me donnait des jouissances
morales infinies; la certitude de l'immortalité et de la
coexistence de toutes les personnes que j'avais aimées
m'était arrivée matériellement, pour ainsi
dire, et je bénissais l'âme fraternelle qui, du sein
du désespoir, m'avait fait rentrer dans les voies lumineuses
de la religion.
Le pauvre garçon de qui la
vie intelligente s'était si singulièrement retirée
recevait des soins qui triomphaient peu à peu de sa torpeur.
Ayant appris qu'il était né à la campagne,
je passais des heures entières à lui chanter d'anciennes
chansons de village, auxquelles je cherchais à donner l'expression
la plus touchante. J'eus le bonheur de voir qu'il les entendait
et qu'il répétait certaines parties de ces chants.
Un jour, enfin, il ouvrit les yeux un seul instant, et je vis
qu'ils étaient bleus comme ceux de l'esprit qui m'était
apparu en rêve. Un matin, à quelques jours de là,
il tint ses yeux grands ouverts et ne les ferma plus. Il se mit
aussitôt à parler, mais seulement par intervalle,
et me reconnut, me tutoyant et m'appelant frère. Cependant
il ne voulait pas davantage se résoudre à manger.
Un jour, revenant du jardin, il me dit: "J'ai soif."
J'allai lui chercher à boire; le verre toucha ses lèvres
sans qu'il pût avaler. "Pourquoi, lui dis-je, ne veux-tu
pas manger et boire comme les autres? - C'est que je suis mort,
dit-il; j'ai été enterré dans tel cimetière,
à telle place...- Et maintenant, où crois-tu être?
- En purgatoire, j'accomplis mon expiation."
Telles sont les idées bizarres
que donnent ces sortes de maladies; je reconnus en moi-même
que je n'avais pas été loin d'une si étrange
persuasion. Les soins que j'avais reçus m'avaient déjà
rendu à l'affection de ma famille et de mes amis, et je
pouvais juger plus sainement le monde d'illusions où j'avais
quelque temps vécu. Toutefois, je me sens heureux des convictions
que j'ai acquises, et je compare cette série d'épreuves
que j'ai traversées à ce qui pour les anciens, représentait
l'idée d'une descente aux enfers.
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(Note 1). Sept
était le nombre de la famille de Noé, mais l'un
des sept se rattachait mystérieusement aux générations
antérieures des Eloïm!...
... L'imagination,
comme un éclair, me représenta les dieux multiples
de l'Inde comme des images de la famille pour ainsi dire primitivement
concentrée. Je frémis d'aller plus loin, car dans
la Trinité réside encore un mystère redoutable...
Nous sommes nés sous la loi biblique...
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(Note 2). Cela
faisait allusion, pour moi, au coup que j'avais reçu dans
ma chute.
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